Québec ordonne la fermeture de toutes les entreprises non essentielles, y compris les chantiers de construction. Une décision de santé publique qui fera très mal à l’économie, surtout si elle se prolonge au-delà des trois semaines prévues.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Hélène Baril Hélène Baril
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Bruno Bisson Bruno Bisson
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Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

Les prochaines semaines seront critiques pour l’économie québécoise. Le gouvernement a ordonné lundi la fermeture des entreprises, commerces et services non essentiels jusqu’au 13 avril. Mais une prolongation de cette mesure pourrait faire très mal, estime Stéfane Marion, économiste en chef à la Banque Nationale. Fin avril, c’est la date limite où il faudrait rouvrir l’économie pour éviter une « destruction permanente » d’une partie de la capacité de production du Québec, selon lui.

Peu importe quand l’économie rouvrira, le milieu des affaires comme le milieu syndical conviennent qu’il y aura des pertes d’emplois permanentes et des fermetures d’entreprises au Québec au terme de la crise de la COVID-19.

« Il y a des entreprises qui vont fermer, c’est sûr, sûr, sûr », anticipe le président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Daniel Boyer. « C’est écrit dans le ciel. On a beau avoir des mesures temporaires [de la part des gouvernements], il y a des gens qui ne trouveront pas d’emploi à la fin de la crise. »

Le Conseil du patronat du Québec (CPQ) s’attend à la même chose. « Le ministre [de l’Économie Pierre] Fitzgibbon l’a dit la semaine dernière : c’est clair qu’il y a des entreprises qui ne passeront pas [la crise], dit Yves-Thomas Dorval, président et chef de la direction du CPQ. Ça va dépendre de la durée [de l’arrêt de l’économie]. Pour le moment, on parle de trois semaines. Je ne crois pas que des entreprises puissent fermer leurs portes pour une période de deux mois sans qu’il y ait des fermetures [permanentes]. Si ça perdure trop longtemps, en plus de la santé publique, c’est la santé économique des citoyens qui va être touchée. »

C’est sûr que c’est inquiétant. Je suis particulièrement inquiet pour le secteur industriel et manufacturier.

Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)

« C’est plus facile de rouvrir un centre de ski ou un hôtel au centre-ville de Montréal qu’une usine industrielle. »

Le milieu des affaires a particulièrement peur que les entreprises commencent à manquer de liquidités. L’avenir du quart des PME au Québec pourrait être en péril, selon un sondage récent de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI). Cela représente donc environ 60 000 PME qui pourraient ne pas survivre à une baisse de 50 % de leur chiffre d’affaires pendant plus d’un mois.

« Il faut rassurer les PME, et le faire maintenant, cette semaine, dit François Vincent, vice-président de la FCEI pour le Québec. Si on ne fait rien, c’est sûr qu’il y aura un impact difficile sur les PME et l’économie. C’est important qu’on réussisse à combattre le virus, mais il faut prendre des mesures en parallèle pour l’économie. »

Demandé : une aide gouvernementale rapide et efficace

Tous les organismes syndicaux et du milieu des affaires appuient les décisions prises par le gouvernement du Québec pour préserver la santé publique. Cela inclut celle de lundi, même si environ 70 % des entreprises manufacturières seront fermées, tout comme la majorité de l’industrie de la construction. Mais les acteurs économiques pressent les gouvernements Trudeau et Legault de présenter un nouveau plan d’aide rapide et efficace aux travailleurs et aux entreprises.

Les syndicats demandent à Ottawa des mesures pour les travailleurs, dont un versement plus rapide des prestations d’assurance-emploi. Actuellement, il y a environ un mois d’attente en pratique. « On est dans l’immédiat, on a besoin de mesures pour soutenir les travailleurs qui ont besoin d’aller faire l’épicerie », dit Jacques Létourneau, président de la CSN.

La Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM) propose une autre solution au gouvernement Trudeau : une subvention salariale versée directement à l’employeur. Cette subvention remplacerait l’assurance-emploi puisque le travailleur resterait à l’emploi de l’entreprise. La Chambre de commerce suggère une subvention à hauteur de 80 % à 95 % du salaire ; l’assurance-emploi représente 75 % du salaire. Plusieurs pays d’Europe ont adopté cette solution, simple et sans frais administratifs pour le gouvernement.

Nous vivons une crise historique qui nécessite une réponse immédiate et d’une ampleur tout aussi inédite.

Michel Leblanc, président et chef de la direction de la CCMM, dans un communiqué

La FCEI, le Conseil canadien des affaires et le Conseil canadien des innovateurs appuient aussi l’instauration d’une subvention salariale significative.

Les Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ) ont parlé d’un « jour sombre » pour les entreprises du Québec, et insisté sur le fait que « les mesures récemment annoncées par le gouvernement – des prêts et des garanties de prêts – ne seront pas suffisantes ». Les MEQ demandent des subventions directes et un moratoire sur « l’ensemble des dépenses et charges des entreprises ».

Des mois difficiles, mais jusqu’à quel point ?

Sur le plan économique, la pandémie annonce des mois difficiles. Surtout si l’économie reste fermée en partie au-delà de la fin du mois d’avril, estime Stéfane Marion, économiste en chef à la Banque Nationale. « Sinon, ça devient plus complexe [en raison d’une] destruction permanente d’une partie de l’économie », dit-il.

En se basant sur l’annonce de lundi du gouvernement du Québec, M. Marion prévoit que l’économie du Québec pourrait se contracter d’environ 35 % au deuxième trimestre 2020 (avril à juin), avant de rebondir de 53 % au troisième trimestre. « La chute serait spectaculaire, mais le rebond serait aussi spectaculaire au troisième trimestre, dit M. Marion. Mais encore faut-il que la fermeture de l’économie ne s’éternise pas au-delà du mois d’avril. »

« La majorité de l’économie est fermée. À court terme, ça fait peur, souligne Sébastien Lavoie, économiste en chef de Valeurs mobilières Banque Laurentienne. Mais on ne doit pas avoir peur à long terme. On peut “rallumer les lumières” aussi vite qu’on les a éteintes. Mais il va falloir renforcer les ponts financiers offerts aux individus et aux entreprises pour que ça ne devienne pas des pertes d’emplois permanentes. »

Si l’activité de votre entreprise n’est pas dans cette liste mais que vous pensez qu’elle fournit un service essentiel, vous pouvez demander que votre entreprise soit désignée comme une entreprise qui fournit un service essentiel en contactant le gouvernement du Québec. Une ligne téléphonique à cette fin sera disponible sous peu.

Construction et alumineries au ralenti : un grand trou dans l’économie

Le bruit des marteaux cessera sur les chantiers de construction et les alumineries fonctionneront au ralenti. Cette pause forcée de deux secteurs névralgiques creusera un grand trou dans l’économie du Québec.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La décision de fermer les quelque 20 000 chantiers a surpris l’ensemble d’une industrie sur laquelle on comptait encore, il y a une semaine, pour faire tourner le moteur économique de la province.

L’activité bourdonnante dans le secteur de la construction tire la croissance économique québécoise depuis plusieurs années. « C’est sûr que ça va avoir des impacts, mais c’est difficile à évaluer pour l’instant », a commenté Pierre Pomerleau, président-directeur général de la grande entreprise de construction qui porte son nom.

La décision de fermer les quelque 20 000 chantiers a surpris l’ensemble d’une industrie sur laquelle on comptait encore, il y a une semaine, pour faire tourner le moteur économique de la province. Le premier ministre projetait alors de soumettre une liste de projets d’infrastructures publiques à devancer afin de relancer l’activité économique au Québec et « remplacer » les projets suspendus par le secteur privé.

Chez Pomerleau, qui emploie plus de 2000 personnes directement et des milliers d’autres chez des sous-traitants dans ses différents chantiers, on se préparait à un ralentissement à cause de la pandémie, mais pas à l’arrêt complet de ses activités. « Ça va être une tâche colossale », convenait lundi son président.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Pomerleau, président de Pomerleau

Le Québec a toutefois un avantage sur les autres provinces : les chantiers de construction ferment chaque année à date fixe pour la période des vacances. Il y a donc une procédure éprouvée d’arrêt et de sécurisation des chantiers. « On a l’habitude, alors ça devrait bien aller », espère Pierre Pomerleau.

Le secteur de la construction, c’est entre 11 ou 12 % du produit intérieur brut du Québec et 260 000 travailleurs, rappelle François Bernier, porte-parole de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec.

Les revenus du secteur totalisent 50 milliards par année. Les trois semaines d’arrêt signifient donc des pertes importantes, selon lui. « La perte que subira l’économie du Québec dépend à quelle vitesse on pourra se rattraper », dit-il.

Pierre Pomerleau croit que les chantiers publics pourront repartir rapidement à la fin lorsque les mesures de santé publique seront levées, mais c’est plus incertain pour les chantiers privés. « Les projets de condos, les édifices de bureaux, il y a des chantiers qui vont peut-être prendre une pause », prévoit-il.

Pour sa part, le PDG planifie déjà la reprise des activités.

On est les derniers à arrêter et on sera les premiers à repartir et quand on va repartir, ce ne sera pas à 100 milles à l’heure, mais à 150 milles à l’heure pour relancer l’économie.

Pierre Pomerleau

Les entreprises de construction s’inquiètent par ailleurs des retards qui pourraient s’accumuler dans les chantiers, dans le secteur résidentiel. Il y a une pénurie de logements, rappelle le porte-parole de l’APCHQ. « C’est très problématique si on est dans l’incapacité de livrer les logements à ceux qui ont vendu leurs maisons et qui sont en attente », illustre François Bernier.

La FTQ-Construction et le Conseil provincial (International) ont salué la décision du gouvernement Legault. Ces deux syndicats, qui représentent les deux tiers des travailleurs de l’industrie, avaient publiquement demandé au premier ministre de suspendre les activités de construction, afin de se donner le temps d’établir de nouveaux critères de salubrité et d’hygiène sur les chantiers.

« On est soulagés, affirme Michel Trépanier, président du Conseil provincial, joint par La Presse. Présentement, il y avait trop d’anxiété, trop de questions sans réponses sur les chantiers. On peut faire une pause en tant qu’industrie, […] trouver des solutions. »

Près de 100 000 ouvriers actuellement actifs sur les chantiers s’ajouteront aux dizaines de milliers d’autres Québécois privés temporairement de travail et de salaire en raison de la crise sanitaire.

Aluminium : une industrie stratégique

Les alumineries, de leur côté, ne seront pas complètement mises à l’arrêt, à leur grand soulagement.

Contrairement à ce que le premier ministre François Legault a dit lors de sa conférence de presse quotidienne, la production d’aluminium primaire a été incluse dans la liste des « activités manufacturières essentielles » publiée plus tard dans la journée.

« Les complexes industriels [notamment le secteur de l’aluminium] et miniers doivent réduire au minimum leurs activités », ordonne le gouvernement.

Concrètement, ça signifie que les alumineries ne sont pas obligées d’arrêter le processus d’électrolyse, une opération complexe et coûteuse. Après le conflit à l’usine d’Alma de Rio Tinto en 2017, il avait fallu trois mois pour redémarrer la production.

« L’industrie de l’aluminium primaire remercie le gouvernement de reconnaître le caractère “stratégique” de son secteur et entend donner suite en suspendant les activités jugées non essentielles au maintien de ses opérations jusqu’au 13 avril », a fait savoir l’Association de l’aluminium du Canada dans un communiqué non attribué à une personne.

Les cuves d’aluminium en fusion doivent être opérées sur une base continue, afin d’éviter que le métal ne durcisse dans celles-ci.

L’Association de l’aluminium du Canada

Il n’a pas été possible de savoir si la production d’aluminium serait réduite.

« Toute incidence sur nos activités ou nos prévisions de production sera communiquée au marché en temps opportun », a fait savoir le chef de la direction de Rio Tinto, Jean-Sébastien Jacques, dans un communiqué.

Avec des ventes de 3 milliards par année, l’aluminium est le deuxième produit d’exportation du Québec, après les avions. Plus de 80 % de cette production est vendue aux États-Unis. Les trois producteurs d’aluminium primaire, Rio Tinto, Alcoa et Alouette, emploient 8000 personnes au Québec. Les producteurs d’aluminium sont aussi les plus gros clients industriels d’Hydro-Québec, avec une consommation de 20 térawattheures, soit deux fois plus que le contrat d’exportation conclu avec le Massachusetts, qui porte sur 9,5 térawattheures.

Petits et grands chantiers 

Les grands travaux d’Hydro-Québec au complexe La Romaine, sur la Côte-Nord, les multiples chantiers du Réseau express métropolitain (REM) à Montréal, les travaux routiers du ministère des Transports du Québec (sauf les travaux d’entretien courant et les réparations urgentes), de même que des centaines de plus petits projets résidentiels dans toutes les régions de la province seront tous mis en suspens. La fermeture du tunnel du Mont-Royal dans le cadre des travaux du REM, qui était prévue le 30 mars, et qui devait mettre définitivement fin aux services du train de banlieue de Deux-Montagnes, est aussi reportée au moins jusqu’au 13 avril, de même que les mesures de remplacement mises en place pour parer à la fin des services de train.

Les entreprises s’adaptent de peine et de misère

Déjà durement frappées par la crise de la COVID-19, les entreprises du Québec sont littéralement sonnées par l’annonce de leur fermeture obligatoire par le gouvernement Legault.

Certaines comprennent la décision et la prennent avec philosophie, mais bien d’autres craignent que cette suspension temporaire de leurs activités ne mène à leur fermeture définitive.

Lundi, un « vent de panique » a balayé l’ensemble des commerçants de la ville de Québec, qui cherchaient désespérément à savoir s’ils faisaient partie de la liste des entreprises qui devaient fermer leurs portes jusqu’au 13 avril.

« La majorité d’entre eux ont appris en après-midi qu’ils ne faisaient pas partie des services essentiels », s’est attristé Étienne Cummings, de la Chambre de commerce et d’industrie de Québec.

Or, cela est « dramatique » pour un grand nombre d’entreprises qui n’ont pas de marge de manœuvre financière. M. Cummings confie que bien des entreprises disent en ce moment qu’elles ferment « temporairement », en sachant très bien qu’elles ferment « définitivement ».

Le tourisme et l’hôtellerie

Le sort des secteurs du tourisme et de l’hôtellerie est particulièrement préoccupant, selon le directeur des relations publiques de la Chambre, qui évoque une situation « hallucinante ». Certains locateurs de salles reçoivent déjà des appels pour annuler des événements prévus Noël prochain.

« C’est carrément mortel pour des centaines d’organisations », a-t-il prédit, en pensant à tous ces petits commerces, notamment les boutiques de souvenirs, qui vivent exclusivement de la manne touristique que connaît habituellement la capitale.

Tous les secteurs sont touchés par l’annonce du premier ministre François Legault. À Val-d’Or, l’entreprise Meglab, un acteur important de l’industrie minière et forestière, explique que les 275 employés ne peuvent pas tous faire du télétravail, comme ceux qui travaillent dans leur manufacture par exemple. Ils sont donc nombreux à être mis à pied temporairement, soit jusqu’au 13 avril.

Cette crise, c’est du jamais-vu. Nous apprenons les nouvelles en même temps que les employés. Il faut se virer sur un trente sous dans le temps de le dire.

Kim Valade, vice-présidente aux ventes d’une des plus importantes PME au Québec

L’entreprise essaie de les accommoder dans les circonstances : « Nous savons que bien des employés sont inquiets, financièrement, entre autres parce que ça prend normalement du temps avant de toucher l’argent du chômage. Il y a un délai. On essaie de voir ce que nous pouvons faire pour les compenser monétairement en attendant. »

Inquiétude

Dans le Village à Montréal, les commerçants tentent aussi de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Les entrepreneurs du quartier sont inquiets « devant l’incertitude, l’étendue et la durée très indéterminée » de la situation, reconnaît Stéfane Campbell, directeur des communications de la Société de développement commercial du Village. « Mais plusieurs font preuve de très grande résilience et d’initiatives pour pallier au climat anxiogène ambiant. »

Quelques boutiques offraient déjà des services de commandes en ligne qui fonctionnaient bien avant la crise de la COVID-19. Je ne serais pas étonné que d’autres s’y prêtent dans les jours qui viennent, suivant l’annonce de fermeture obligatoire.

Stéfane Campbell

Le son de cloche est tout autre du côté des entreprises qui offrent des services essentiels. Le propriétaire de l’Échoppe des fromagers de Saint-Lambert, Max Dubois, reçoit beaucoup plus de clients qu’à l’habitude. Il offre également un service de livraison depuis le début de la pandémie.

« Nous avons de véritables commandes d’épicerie ! Je n’ai jamais vu ça ! Normalement, je vends 2-3 fromages coquets pour une petite soirée. Mais là, les gens achètent plein de produits : café, huiles, pain, œufs, farine. »

Il est ému de constater que les Québécois se tournent vers les « petits producteurs du coin ». « On dirait que le fait qu’on s’arrête collectivement comme ça, ça nous permet de réfléchir à plein de trucs, dont l’importance de l’agriculture de proximité. »