Pour la première fois depuis 25 ans, les Québécois peuvent se permettre d’avoir des ambitions, des projets de société.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Plombés par les déficits budgétaires, nous nous sommes longtemps serré la ceinture, mais aujourd’hui, les coffres débordent et notre principale cible de réduction de la dette est atteinte. La situation n’a pas été aussi enviable depuis des lustres.

De fait, le Québec a eu des surplus budgétaires seulement 12 fois en 60 ans, et 6 de ces 12 surplus ont été réalisés au cours des six dernières années.

Maintenant, avons-nous perdu la faculté de rêver ? Et quels projets avons-nous les moyens de nous payer ? Faut-il dépenser dans une révolution verte, baisser les impôts, se constituer une caisse santé pour les personnes âgées, doper les fonds à l’éducation, mieux soutenir les plus vulnérables ?

Pour bien comprendre le renversement remarquable, j’ai fait une reconstitution des soldes budgétaires et de la dette du gouvernement depuis 1950 (1). Afin de les rendre comparables malgré l’inflation, les déficits ont été comparés à la taille de l’économie de l’année courante, mesurée par le produit intérieur brut (PIB).

Les plus vieux se le rappelleront : sous Maurice Duplessis, dans les années 50, les déficits étaient inexistants. Chaque année, son ministre des Finances, Onésime Gagnon, se faisait une fierté d’équilibrer les comptes, même si cela se faisait au détriment du développement de nos réseaux et de nos infrastructures.

« Pour être fidèle à sa mission, disait M. Gagnon en 1957, un gouvernement sage ne doit-il pas, tout en favorisant le développement des valeurs morales et spirituelles […], s’efforcer d’assurer aux cultivateurs, aussi bien qu’aux ouvriers, la subsistance et le bien-être de leurs familles ? »

À cette époque cléricale, le solde budgétaire se divisait en deux : le solde du « compte ordinaire », d’une part, et les dépenses en immobilisations, d’autre part. Le compte ordinaire représentait les revenus et dépenses pour les activités courantes (instruction publique, colonisation, santé, etc.).

Jusqu’en 1960, ce solde ordinaire était toujours en surplus important et représentait jusqu’à 1 % du PIB. Ce surplus, le gouvernement s’en servait pour payer les dépenses en immobilisations (routes, immeubles, etc.) ou extraordinaires, si bien qu’au bout du compte, le gouvernement s’en tirait toujours sans « déficit global ».

Seule exception notable : les trois années de 1952 à 1955, qui se terminèrent avec d’importants déficits, justifiés notamment par la construction, en 1954, de 398 écoles !

À partir de 1960 et à l’arrivée du gouvernement libéral de Jean Lesage, la philosophie budgétaire a radicalement changé. Le gouvernement équilibrait les comptes ordinaires, mais il se permettait d’importantes dépenses d’immobilisations, financées par emprunt. On a aussi haussé significativement la « rémunération du personnel enseignant ».

C’était l’époque de la Révolution tranquille, où les déficits ont atteint 1,7 % du PIB, soit autant que durant les années 2010. Ces déficits ont fait doubler la dette brute relative, qui est passée de 4,9 % du PIB en 1961 à 10,6 % en 1971 (2).

Par la suite, le déficit annuel a constamment augmenté, dans les années 70, pour atteindre un sommet en 1980-1981, sous le PQ et son ministre des Finances, Jacques Parizeau. C’était l’année suivant le premier référendum sur la souveraineté, qui coïncidait avec une crise économique mondiale sévère.

Durant cette seule année, le déficit a atteint 4,7 % du PIB, autant que toute la dette totale accumulée de 1961 ! Jamais le Québec n’a connu pire, en termes relatifs. En dollars, le déficit se chiffrait à 3,5 milliards.

Le deuxième sommet a été atteint en 1994-1995, trois ans après la récession, avec un déficit représentant 3,4 % du PIB. Nous étions à quelques mois du deuxième référendum d’octobre 1995, avec le ministre des Finances péquiste Jean Campeau. À titre de comparaison, le déficit qu’on jugeait énorme après la crise financière de 2009 (2,9 milliards) représentait… 0,9 % du PIB.

Mais cette période est derrière nous. Depuis cinq ans, le gouvernement engrange surplus après surplus, une situation inédite depuis la Seconde Guerre mondiale.

Oui, mais la dette ? Un gros déficit n’est pas catastrophique avec une dette faible. À l’inverse, un déficit moyen devient problématique si la dette ressemble à l’Everest.

C’est ce qui explique que les déficits relativement moyens de 2009 à 2014 étaient si préoccupants. En 2014, la dette brute avoisinait le sommet de 1998, à 54,3 % du PIB, ce qui se traduisait par de lourdes charges d’intérêts. La pente s’est clairement inversée depuis, puisque nous sommes à 45 % du PIB.

Oui, mais la dette par habitant ? Elle est en baisse marquée pour la première fois depuis la Seconde Guerre, à 23 767 $ par habitant cette année, contre le sommet de 25 046 $ il y a cinq ans. Cette dette était de 6500 $ par habitant en 1990, 2250 $ en 1980 et 475 $ en 1970.

Malgré cet écart, la dette est maintenant à un niveau très raisonnable, d’autant plus que le Québec a un actif d’une grande valeur, Hydro-Québec.

Les Québécois ont désormais les moyens de faire des choix et il serait bon d’en débattre. Certains dépenseraient tous azimuts, d’autres sont plus prudents – parfois trop à mon avis –, comme c’est le cas de l’Institut du Québec (IdQ), qui vient de publier une étude sur le sujet.

Au rythme où vont les choses, selon l’IdQ, le Québec parviendra à avoir des surplus ou à atteindre l’équilibre budgétaire au cours des 10 prochaines années. La dette continuera de diminuer (3).

Cependant, notre marge de manœuvre ne nous permettrait ni d’augmenter substantiellement les dépenses ni de diminuer significativement les impôts par rapport à ce qui est prévu, selon l’IdQ. Si le gouvernement allait en ce sens, d’importants déficits réapparaîtraient d’ici 10 ans, de l’ordre de 1,6 % du PIB. Pourquoi ? D’une part, la population vieillit et coûtera plus cher à soigner, d’autre part, nos paiements de péréquation diminueront. Bref, si on veut baisser les impôts ou hausser les dépenses, ce devra être modeste.

L’IdQ suggère plutôt de faire des investissements massifs grâce à nos surplus et nos finances saines. Ces injections sont non récurrentes, contrairement aux dépenses.

Selon Jérôme Lussier, l’un des coauteurs, le Québec pourrait investir 28 milliards sans augmenter son endettement relatif (45 % du PIB) ni faire de déficits, essentiellement. Parmi les projets évoqués par l’IdQ, mentionnons l’électrification des transports (décarbonation de l’économie), la réfection plus importante de nos infrastructures et la révolution de l’intelligence artificielle, entre autres. Voilà le genre de rêve qu’on pourrait se permettre.

Évidemment, si la performance économique exceptionnelle du Québec se poursuit, l’avenir s’annonce plus radieux et les projets, plus ambitieux. À nous d’y voir.

1. L’exercice a été fait à l’aide de documents du ministère des Finances et du Vérificateur général, des comptes publics du gouvernement et de bases de données de Statistique Canada.

2. La comparaison historique des déficits est difficile à faire, en raison des changements de méthodes comptables. Nos comparaisons d’avant 1998 se basent notamment sur le travail de redressement qui se trouve dans les comptes publics de 1997-1998.

3. Solde avant versements au Fonds des générations.