(Baie-Saint-Paul) « Protégez vos petits agriculteurs face au problème des assurances », disait le message accroché sur le dos d’une des deux poupées grandeur nature. « Voilà ce que vous auriez trouvé si nous n’étions pas partis », disait le message accroché sur l’autre mannequin de chiffon.

Texte : Marie-Claude Lortie Texte : Marie-Claude Lortie
La Presse

Photos : Robert Skinner Photos : Robert Skinner
La Presse

Et c’est ce qui attendait les visiteurs de cette maison de ferme laissée vide par deux agriculteurs français venus tenter l’aventure canadienne à Sainte-Agnès, près de La Malbaie, dans Charlevoix, et repartis récemment : deux figures pendues.

Le couple, qui est arrivé au Québec il y a 10 ans pour y élever des chèvres et affiner du fromage, est reparti en France le mois dernier.

Ils y sont bien vivants. Mais amers. « Très amers. »

Sans assurances pour protéger leur maison et leur ferme depuis deux ans, Didier Luberriaga et Stéphanie Corret ne voulaient juste plus vivre dans la peur constante d’une éventuelle catastrophe à affronter sans filet.

Pourtant, le début de leur séjour canadien s’était bien déroulé. Ils avaient trouvé une ferme, des animaux. La Chèvrerie de Charlevoix marchait bien. « On vendait nos fromages à Montréal, à Québec, au Lac-Saint-Jean, sur la Rive-Sud, dans des fromageries, des épiceries fines. »

Mais en 2018, leurs assureurs ont décidé qu’ils ne pouvaient plus les assurer. « Ils nous ont dit qu’ils ne voulaient plus travailler avec les petits. »

Deux ans de démarches pour trouver d’autres assureurs n’ont rien donné. « On a essuyé huit refus », dit M. Luberriaga. Chaque fois, c’était une raison différente. »

Être obligés de partir après tout ce qu’on a fait, ça fait très, très mal au cœur.

Didier Luberriaga, éleveur de chèvres

Le pire, dit l’éleveur, fut de se défaire des chèvres. « Il y en avait qui étaient avec nous depuis neuf ans. » Parmi les 140, la plupart avaient des noms.

De façon générale, les relations entre les assureurs et les agriculteurs ne sont pas à leur mieux ces jours-ci.

Saisie du problème à la fin de l’année dernière, à la suite des témoignages de certains fermiers, l’Union des producteurs agricoles (UPA) a fait un sondage auprès de ses membres et a constaté que le problème était répandu. L’UPA a ainsi appris qu’entre 5 et 6 % des agriculteurs ne sont pas assurés actuellement, explique Charles-Félix Ross, directeur général du syndicat. Et quelque 20 % des répondants ont dit avoir eu à encaisser des augmentations annuelles de primes de plus de 15 %.

Ce n’est pas un problème généralisé, dit M. Ross. Mais c’est « significatif », ajoute-t-il. « Et ça nous inquiète. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Nicol Simard, copropriétaire de la ferme du Gouffre, qui compte 200 têtes au total, dont 110 vaches en lactation.

Nicol Simard et Lucie Tremblay, propriétaires de la ferme du Gouffre, à Baie-Saint-Paul, font partie de ceux qui ont dû faire face à d’importantes augmentations du prix de leurs assurances. En 2017, leur ferme a été démolie par un feu. Ils ont reconstruit. Et juste avant de renouveler leur contrat d’assurance, la compagnie leur a fait savoir qu’elle ne ferait plus affaire avec eux.

On était avec eux depuis 20 ans. Ils nous ont dit qu’on avait trop réclamé.

Lucie Tremblay, copropriétaire de la ferme du Gouffre

Pendant quatre mois, la ferme n’a pas été assurée. Et puis finalement, les agriculteurs ont réussi à trouver une entreprise prête à les prendre… pour 92 000 $ par année. « Plus que le double de ce qu’on payait avant, dit Nicol. Donc on a décidé de ne pas tout réassurer. » Ainsi, la facture finale est moins chère.

« Mais les prêteurs nous obligent à avoir de l’assurance, dit Lucie. Donc on fait avec et on coupe ailleurs. »

L’entreprise, qui est dans la famille Simard depuis sept générations, prête à être reprise éventuellement par le fils et la fille du couple, compte 200 têtes au total, dont 110 vaches en lactation. Tout le lait va à la fromagerie de Maurice Dufour, qui produit notamment le Migneron.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Julie Gauthier, des Pêcheries de Charlevoix, fait de la pêche à fascine, une ancienne technique à base de filets.

Même si elle n’est pas agricultrice, mais fille d’agriculteur et pêcheuse, Julie Gauthier, des Pêcheries de Charlevoix, s’est heurtée aux mêmes difficultés.

Julie fait de la pêche à fascine, une ancienne technique à base de filets, utilisée traditionnellement par les agriculteurs côtiers en complément au travail dans les champs. Elle a récupéré l’équipement traditionnel de la ferme familiale à Saint-Irénée, où elle est installée, et a relancé cette activité il y a deux ans. Elle pêche ainsi de l’anguille, du capelan, des éperlans, du hareng, qu’elle transforme et vend directement aux consommateurs.

Mais s’assurer ne fut pas facile. Deux mois de recherches l’ont finalement conduite vers le bon courtier qui a trouvé une solution. Mais même si son projet est super original et unique, et grandement nécessaire pour mettre en valeur les richesses du Saint-Laurent, il a failli ne pas pouvoir voir le jour. « J’ai vraiment persévéré », dit-elle.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Tommy Lavoie, propriétaire de la ferme Lait brebis du nord

Tommy Lavoie, qui possède la ferme Lait brebis du nord, à Baie-Saint-Paul, n’a pas eu de difficulté quant à lui à trouver un assureur. Mais il est stupéfait des augmentations annuelles. « C’est ahurissant, lance l’éleveur ovin. C’est 20 % par année. Et pas parce que je fais des investissements majeurs à chaque fois. Il n’y a aucune logique ! »

Comme il y a seulement trois joueurs dans ce marché de l’assurance spécialisé, les agriculteurs n’ont pas de marge de manœuvre, explique le producteur. Il se sent pris en otage parce que les assurances sont exigées notamment pour les prêts bancaires.

« Ils nous disent qu’ils ont le droit de faire de l’argent. Mais nous, on n’a pas le droit d’en faire ? », demande celui qui compte 250 brebis laitières. Issu d’une famille de producteurs laitiers traditionnels en Abitibi, Tommy Lavoie a choisi il y a 20 ans de se consacrer aux moutons puis a déménagé dans Charlevoix il y a 10 ans, pour se rapprocher de ses clients, dont Maurice Dufour, à Baie-Saint-Paul.

Ce qui choque le plus M. Lavoie ? Ne pas avoir le sentiment d’être en partenariat avec son assureur. Il aimerait des conseils, une analyse de risque précise, le sentiment que les deux entreprises travaillent en équipe. « Arrive-moi avec un plan stratégique pour la diminution du risque », dit-il.

Carl Gilbert, un producteur laitier de Saint-Urbain, entend tout cela de ses collègues et se pose des questions. « Pour l’instant, je n’ai pas de problème avec les assurances, mais ça agit comme un frein pour mes projets futurs », dit-il.

Des projets comme acheter d’autres quotas de production, moderniser les équipements, etc.

Si les primes « explosent », explique l’agriculteur, « on fait face à un mur ». « Nos développements, on veut qu’ils soient rentables. »

Stéphane Bibeau, président d’Estrie-Richelieu, une mutuelle d’assurance agricole et une des rares compagnies d’assurance dans ce secteur, affirme que le marché, actuellement, vit un redressement.

« Il y avait beaucoup de compétition avant et les gens ne payaient pas assez », dit-il. C’est maintenant, doit-on comprendre, que les prix commencent à refléter la réalité d’affaires des assureurs.

Et cela n’est pas propre au secteur agricole.

En outre, le monde fermier vit une période de consolidation, où le nombre d’acteurs ne cesse de diminuer et les valeurs à assurer, d’augmenter. Au lieu de devoir assurer une multitude de petites fermes, les assureurs doivent protéger un nombre de plus en plus limité d’énormes entreprises valant très cher.

Le risque doit donc être géré différemment.

Si une ferme de 40 millions est anéantie par un feu, c’est un gros montant à financer pour une entreprise comme la sienne qui a un chiffre d’affaires annuel de 74 millions.

Chez Intact Assurances, on note que les changements climatiques sont pour quelque chose dans la hausse des primes. Il y a davantage d’événements météorologiques extrêmes et les coûts sont plus élevés. « Les phénomènes météorologiques d’envergure comme les inondations, les tempêtes de vent et les grandes accumulations de neige sur nos infrastructures, notamment sur les toits des bâtiments agricoles, augmentent aussi les coûts reliés aux sinistres », explique Marie-Hélène Lafond, directrice des affaires publiques.

Pour Promutuel, qui détient environ 40 % du marché, les augmentations de prix sont surtout une mise à niveau avec la réalité des coûts. Il fallait faire monter les primes pour permettre à la société d’être rentable, car elle ne l’était pas depuis un moment, explique son vice-président, Guy Lecours. « C’est une situation qu’on acceptait mais on ne pouvait pas continuer comme ça. » Selon lui, la moyenne des hausses est d’environ 10 %.

Stéphane Bibeau est toutefois surpris que certains agriculteurs pensent que le marché ne veut pas de leur clientèle. « On n’est pas dans la business de refuser des gens », dit-il, précisant aussi que les compagnies d’assurance ont des équipes pour faire de l’analyse de risque et de la prévention avec leurs clients.

L’UPA surveille tout ça et cherche une façon de remettre de la concurrence dans le marché, affirme M. Ross. « C’est ce qu’on a compris : que le problème était le manque de compétition. Donc on a entrepris des démarches. »

À suivre.