Longtemps considérés et célébrés comme les grands artisans de l'édification du Québec moderne et les maîtres d'oeuvre de la Révolution tranquille, les firmes de génie-conseil québécoises ont vu depuis deux ans leur image de marque passablement éclaboussée par les allégations de corruption et de collusion dans l'industrie de la construction. Une image que Pierre Shoiry, président de Genivar, souhaite voir corrigée et redorée au plus vite.

Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie LA PRESSE

De grands héros d'un passé tout récent, les ingénieurs sont soudainement devenus des parias aux yeux de l'opinion publique, prêts à corrompre le premier politicien venu en retour de plantureux contrats de construction d'infrastructures: un bout de route, un aréna, une bibliothèque...

Pierre Shoiry ne peut masquer son irritation et son impatience lorsqu'on le questionne sur la descente aux enfers que vivent les grandes firmes de génie-conseil québécoises face à l'opinion publique.

Le PDG de Genivar, l'une des plus importantes sociétés canadiennes d'ingénierie avec ses 4700 employés, confesse que tout le bruit autours des scandales de la construction altère l'environnement de travail chez Genivar, même s'il estime arriver à bien naviguer malgré cette situation de crise permanente.

«On ne peut pas gérer la perception du public. C'est difficile pour nos employés qui sont tous des professionnels honnêtes, compétents, qui sont soucieux de mener à bien leurs projets et de satisfaire leurs clients. Ils n'ont rien à voir avec les allégations qui peuvent toucher certaines firmes. La profession dans son ensemble a été éclaboussée de façon excessive», avance Pierre Shoiry.

«S'il y a eu dans le passé des pratiques qui ne sont plus acceptables aujourd'hui, chez nous on a agi de façon responsable. On a mis en place un code de conduite auquel tous les gestionnaires doivent personnellement souscrire et on a instauré une vérification interne pour faire le suivi de tous nos contrats», expose-t-il.

Pierre Shoiry trouve par ailleurs déplorable que l'image de sa firme de génie-conseil ait été tant écorchée au Québec, alors qu'ailleurs au Canada, sa réputation n'a jamais été remise en question.

«On a autant de contrats du ministère des Transports de l'Ontario, de l'Alberta et de la Saskatchewan que l'on en obtient du gouvernement du Québec et personne là-bas n'a jamais mis en doute notre intégrité», souligne-t-il.

Le PDG de Genivar souhaite que la commission d'enquête annoncée cette semaine par le gouvernement Charest mette fin au climat actuel de suspicion et permette de restaurer le lustre d'antan du métier d'ingénieur. «Pour nos employés et pour tous les étudiants en génie, il faut redorer l'image de cette très belle profession», plaide-t-il.

Après le Canada, le monde

Malgré la morosité des derniers mois, Pierre Shoiry poursuit de façon systématique le plan de match du groupe Genivar, l'entreprise de génie-conseil canadienne qui a enregistré la plus forte croissance au cours des cinq dernières années.

Pierre Shoiry s'est joint à Genivar en 1989 et il en est devenu le président et chef de la direction en 1995. Depuis son entrée en fonction comme PDG, Pierre Shoiry a orchestré pas moins de 76 acquisitions qui ont permis à la firme de devenir un acteur majeur des services-conseils au Canada.

«En 2006, on réalisait 90% de notre chiffre d'affaires au Québec. Même si on a doublé depuis la taille de nos revenus québécois, ceux-ci ne représentent plus que 45% de nos revenus totaux», souligne-t-il.

L'expansion s'est faite partout au Canada, où Genivar joue son rôle de consolidateur mais aussi à l'étranger où le groupe réalise maintenant 10% de ses revenus annuels avec des projets dans une trentaine de pays.

«Depuis cinq ans, on a réalisé entre 10 et 12 acquisitions par année. Cette année, les analystes financiers trouvent qu'on a ralenti un peu avec seulement sept nouvelles acquisitions. Mais l'année n'est pas terminée», observe-t-il, sans masquer un petit sourire.

Genivar vient d'acquérir la firme Giroux de Québec, une société d'arpentage et de géomatique, qui emploie 85 spécialistes et techniciens qui vont ajouter un secteur d'expertise à Genivar.

«C'est notre stratégie au pays de développer une certaine intégration verticale. On offre au Groupe Giroux la possibilité de faire affaires avec nos 30 bureaux d'ingénieurs. Dans le secteur du bâtiment, on veut devenir totalement intégré et c'est pourquoi on vient de signer deux ententes en vue d'une fusion éventuelle avec des bureaux d'architectes au Québec et dans les Maritimes. Une troisième entente va être conclue sous peu avec un bureau d'architectes dans l'Ouest canadien,» explique Pierre Shoiry.

Mais le plan stratégique de Genivar est maintenant d'investir massivement à l'international pour faire passer d'ici 2015 de 10% à 50% la base de ses revenus en provenance de l'étranger.

«On vise les États-Unis et les pays industrialisés du Commonwealth. Là aussi, le marché est encore morcelé et on peut le consolider. Idéalement, d'ici 5 ans, de 10 à 15% de nos revenus totaux vont venir de clients globaux que l'on va accompagner dans tous leurs marchés», anticipe le gestionnaire qui a passé toute la semaine à New York.

D'ici là, Genivar entend poursuivre sa politique de distribution annuelle de dividendes de 1,50$ par action qu'elle avait établi lors de son entrée en Bourse, en 2006, à titre de fiducie de revenus.

«On s'est reconverti en société par actions en 2010 mais notre approche reste la même. À titre de société de services professionnels, on a toujours eu une culture de distribution des profits. On récompense nos actionnaires et plus de 45% de nos employés sont actionnaires. C'est un modèle que l'on aime», explique Pierre Shoiry.