Peut-on endoctriner nos enfants avec des idées haineuses sans pour autant se disqualifier comme parents? Cette question est au coeur d'un procès qui a commencé cette semaine à Winnipeg.

Agnès Gruda LA PRESSE

Ce procès a pour protagonistes un homme qui réclame la garde de deux enfants, des travailleurs sociaux qui la lui refusent et une fillette convaincue qu'il faut tuer les Noirs en les fouettant jusqu'à ce qu'ils meurent.

 

L'affaire a commencé il y a un peu plus d'un an, quand la petite fille, alors âgée de 7 ans, est arrivée à l'école avec une immense croix gammée tracée au stylo-feutre sur son bras. Ses jambes portaient des slogans haineux, évoquant la supériorité des Blancs et d'Adolf Hitler.

Le personnel de l'école a tenté d'effacer ces dessins, mais quand l'enfant est revenue le lendemain, elle arborait les mêmes inscriptions. Quand les services sociaux se sont mis de la partie, ils ont eu droit à une collection d'horreurs débitées avec la plus grande certitude.

«Ce que les gens ne comprennent pas, c'est que les Noirs devraient mourir», a affirmé la fillette à un travailleur social. Notre monde est un monde de Blancs.»

À l'époque, la fillette vivait avec sa mère et son beau-père, aujourd'hui séparés, et son petit frère, maintenant âgé de 3 ans. À un moment, le couple avait transformé les bambins en outils de propagande, en collant leurs photos sur des affiches clamant «Recherché: un avenir pour les enfants blancs».

Selon les services sociaux, les enfants écoutaient des films néonazis avec les parents. La mère avait décrit, sur un site web, combien elle trouvait jolis ses enfants lorsqu'ils marchent au pas de l'oie...

Il y a un peu plus d'un an, les Services de la famille et de l'enfance, équivalent manitobain de la DPJ (direction de la protection de la jeunesse), ont placé les enfants en famille d'accueil. Motif: les dommages émotifs qu'ils subissent en baignant dans un environnement idéologique aussi rébarbatif.

C'est l'homme qui réclame aujourd'hui la garde des deux enfants. Il prétend que skinhead ou pas, il peut exercer correctement son rôle parental. Et il poursuit le gouvernement manitobain pour atteinte à sa liberté d'expression.

Mais la DPJ manitobaine n'en démord pas: ce qui lui tient à coeur, c'est le bien-être de ces enfants élevés dans une famille «dysfonctionnelle».

Oui, le couple a rempli la tête de la fillette d'idées répugnantes, conviennent tous les commentateurs. Mais plusieurs se demandent si c'est une raison suffisante pour le séparer de ses enfants.

Exception faite des slogans racistes qu'elle répète sans broncher, la petite fille ne semble pas avoir été maltraitée, souligne Lindor Reynolds, chroniqueuse au Winnipeg Free Press.

Enjeux de la cause

Jointe par La Presse, elle réfléchissait à voix haute sur les enjeux de cette cause dont l'intérêt dépasse les frontières du Manitoba. Elle craignait le précédent qui, une fois établi, risquerait d'ouvrir la porte à des dérapages. «Nous devons réfléchir attentivement à ce que les parents ont le droit de dire dans l'intimité de leur maison. Par exemple, des tas de gens sont opposés au mariage gai. Mais cela justifierait-il qu'on leur retire la garde de leurs enfants?»

Margaret Wente, du Globe and Mail, abonde dans le son sens. «Les enfants peuvent être abusés de différentes façons, et aider votre enfant à dessiner une svastika sur son bras n'est que l'une d'entre elles. Mais le remède imposé par le gouvernement est pire que le mal. Car être séparé de ses parents, c'est difficile», écrivait-elle hier.

Une telle histoire pourrait-elle arriver au Québec? Théoriquement oui: la loi prévoit que de mauvais traitements psychologiques susceptibles de causer un préjudice à l'enfant peuvent justifier un placement en famille d'accueil.

«On peut imaginer qu'un enfant imprégné d'un discours haineux peut soulever des réactions qui lui portent préjudice», suppose Nathalie Bibeau, adjointe à la directrice de la protection de la jeunesse. Mais cette possibilité n'a jamais été testée au Québec.

«Dans cette affaire, l'intérêt de l'enfant doit primer sur la liberté d'expression», croit David Matas, porte-parole de B'nai Brith à Winnipeg. Selon lui, cette enfant transformée en affiche de propagande raciste subit un dommage qui va la marquer pour la vie.

Mais pour l'avocat québécois Julius Grey, la question ne se pose même pas: «On ne peut pas enlever des enfants à leurs parents simplement parce que ceux-ci ont des opinions qui font peur.»

Car la fillette et ses parents ont beau promouvoir la violence à l'égard des Noirs, jamais ils ne sont passés à l'action. Briser des familles pour crime d'opinion, c'est un jeu extrêmement dangereux, prévient le juriste. La question se pose: qui sera le prochain?