Des employés de l’école secondaire Saint-Laurent ont tenté de dénoncer, en vain, les abus verbaux et psychologiques de Daniel Lacasse, entraîneur de basketball accusé d’exploitation sexuelle jeudi.

Publié le 5 février
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Anaë Bergeron, ancienne intervenante scolaire et professionnelle de la santé à l’école Saint-Laurent de 2013 à 2016, affirme avoir été témoin de nombreux cas de comportements déplacés de l’entraîneur.

« J’ai tenté de dénoncer la situation, mais j’ai fini par quitter le milieu de travail, parce que j’étais moi-même victime d’intimidation de façon assez sévère de la part de Daniel Lacasse et des autres coachs », dit-elle.

Trois entraîneurs de basketball à l’école secondaire Saint-Laurent, Daniel Lacasse, Robert Luu et Charles-Xavier Boislard, font face à des accusations de crimes de nature sexuelle. Outre ces crimes allégués, les entraîneurs se seraient livrés à d’autres comportements inacceptables, ont rapporté deux sources à La Presse, qui s’ajoutent à celles citées jeudi.

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« Ce que je veux dénoncer, c’est l’omerta de la direction et du volet sportif de l’école qui protégeait [Daniel Lacasse]. Des travailleuses sociales, des psychoéducateurs et des professeurs sont allés parler [à la direction], et ça n’a pas été retenu. Ils ont été écartés », soutient une enseignante qui a préféré taire son nom par peur de représailles, puisqu’elle travaille toujours à l’école Saint-Laurent.

Il y a quelques années, elle-même avait alerté la direction sur des agissements problématiques de M. Lacasse, dont elle avait été témoin. « J’avais mentionné les cris, les insultes, les mensonges, les partys avec les élèves », énumère-t-elle.

De son côté, Mme Bergeron a noté de nombreux cas d’abus de pouvoir, verbaux et psychologiques dans ses rapports, qu’elle a gardés précieusement.

En juin 2014, une adolescente de 15 ans qui faisait partie de l’équipe de basketball se serait engagée dans une relation homosexuelle avec une autre joueuse de l’équipe. « Daniel Lacasse a exigé qu’elle quitte sa copine. Si elle ne la quittait pas, il allait la renvoyer de l’équipe », raconte-t-elle d’emblée.

L’élève ayant refusé, Daniel Lacasse se serait présenté dans sa famille et aurait annoncé à ses parents que leur fille était lesbienne, dit-elle. « Ça a généré beaucoup de crises à domicile et ça a nécessité que je fasse beaucoup d’interventions familiales à ce moment », se remémore Mme Bergeron.

Quelques mois plus tard, en décembre 2014, une autre joueuse, alors âgée de 16 ans, a décidé de se rendre à son tournoi de basketball malgré une situation familiale « excessivement difficile ». « Elle était très ébranlée », dit Mme Bergeron.

L’adolescente n’était pas au sommet de sa forme pendant la partie, et Daniel Lacasse aurait crié : « Tu as l’air d’une ostie de folle sur le terrain ! » La jeune s’est mise à pleurer. Il l’aurait sortie du terrain et ignorée, ajoute-t-elle.

« Vie de traînée »

S’il y a un cas qui a particulièrement marqué l’intervenante scolaire, c’est celui de Maria*. Au début de l’année 2016, la jeune élève et joueuse de basketball de 15 ans ne se portait pas bien. Dans les mois précédents, elle s’était blessée à un genou, à la hanche et avait eu une commotion cérébrale. Elle était épuisée et s’absentait régulièrement de l’école. Elle consultait fréquemment Mme Bergeron.

Des rumeurs circulaient à son sujet, disant qu’elle fumait du cannabis. Ses entraîneurs de basketball auraient mentionné à d’autres joueuses qu’elle exerçait une mauvaise influence. Le 29 janvier 2016, Daniel Lacasse lui aurait envoyé un message texte disant : « T’es mieux d’arrêter de mener une vie de traînée. »

« Elle était triste, elle pleurait dans mon bureau », se remémore Mme Bergeron, qui a noté le message mot pour mot dans ses archives. L’élève a décidé de porter plainte contre Daniel Lacasse.

Mme Bergeron a demandé à d’autres joueuses si elles étaient également prêtes à porter plainte à la direction. Personne n’a osé le faire.

[Daniel Lacasse] avait un pouvoir tellement immense sur ces jeunes, en leur faisant miroiter de pouvoir jouer dans de grandes universités, qu’elles avaient extrêmement peur de le dénoncer.

Anaë Bergeron, ancienne intervenante scolaire et professionnelle de la santé à l’école Saint-Laurent

Maria est allée à la rencontre d’Annik Bissonnette, alors directrice adjointe de l’établissement. « Elle lui a raconté les détails de tous les évènements qui étaient survenus et lui a montré la capture d’écran du texto », dit Mme Bergeron. La directrice aurait alors pris une photo du message texte en question.

Dans les semaines qui ont suivi, Mme Bergeron s’est fait rencontrer par le directeur de l’école secondaire à l’époque, Patrice Brisebois. « Il criait et m’insultait. Il me disait que si j’avais travaillé pour la [commission scolaire Marguerite-Bourgeoys], il m’aurait renvoyée immédiatement, parce que j’avais dénoncé ce que Daniel avait fait subir à [Maria]. Je me suis fait engueuler comme du poisson pourri », raconte-t-elle. M. Brisebois lui aurait également demandé de faire un acte de réparation à l’intention de Daniel Lacasse.

Après cette rencontre, tous les entraîneurs l’ont ignorée. « Daniel me fixait les bras croisés quand il me voyait », dit-elle. Voyant que la situation ne s’améliorait pas, Mme Bergeron a décidé de quitter l’établissement cinq mois plus tard, en septembre 2016.

« C’est très laid, cette histoire »

Après son départ, le « climat de terreur » a perduré, soutient l’enseignante toujours en poste à qui La Presse a parlé. « Il était plus puissant que le directeur. Il n’avait pas le titre, mais c’est lui qui décidait tout dans l’école », dit-elle.

La femme est bouleversée par les arrestations des derniers jours.

On a fermé les yeux et on a donné en pâture de jeunes filles vulnérables en échange d’une banderole et [de l’argent] que rapportaient ces tournois. C’est la vérité crue et sale de toute l’histoire du basket féminin à Saint-Laurent.

Enseignante de l’école secondaire Saint-Laurent

L’ambiance est lourde à l’école secondaire depuis l’arrestation, dit l’enseignante. « Il y a beaucoup de monde, dont moi, qui n’a pas beaucoup dormi cette semaine. C’est très laid, cette histoire », conclut-elle.

À la suite de nos demandes d’entrevue, le centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys s’est contenté d’indiquer qu’« aucun membre du personnel n’est venu porter plainte à la direction de l’école concernant les agissements des trois personnes dont il est question, et ce, en retournant aussi loin que 2010 ».

« Je vous confirme qu’aucun membre de la direction de l’école n’a intimidé ou empêché des membres du personnel de dénoncer des comportements au sein de l’établissement », a-t-il ajouté.

L’ancien directeur de l’établissement, Patrice Brisebois, n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue.

M. Boislard a été remis en liberté jeudi après s’être engagé à respecter plusieurs conditions. Daniel Lacasse et Robert Luu, qui demeurent détenus, se sont présentés brièvement devant la juge Silvie Kovacevich, vendredi après-midi, au palais de justice de Montréal. L’enquête sur remise en liberté de Daniel Lacasse aura lieu le jeudi 10 février, tandis que celle de Robert Luu se tiendra le mardi 8 février.

La police invite toute victime ou tout témoin d’actes sexuels commis par les accusés à joindre sa Section des agressions sexuelles au 514 280-8502 ou à se rendre dans un poste de quartier.

* Le prénom de l’élève a été modifié afin de préserver son anonymat.

Avec la collaboration d’Isabelle Ducas, de Daniel Renaud et d’Henri Ouellette-Vézina, La Presse