Frustration, tristesse, sentiment d’urgence : le milieu de l’itinérance pleure la mort d’une seconde personne sans domicile fixe en 10 jours dans la métropole, en pleine période de grand froid. Cette fois, c’est une femme de 64 ans qui a été retrouvée sans vie près du métro Berri-UQAM, tôt jeudi, après avoir fait un arrêt cardiorespiratoire.

Mis à jour le 21 janvier
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« C’est d’une tristesse totale. Je ne trouve même pas les mots en ce moment », dit la directrice générale de l’Accueil Bonneau, Fiona Crossling, dans les bureaux de son organisme, qui se trouve tout près des lieux.

Le drame s’est produit à l’angle de la rue Saint-Denis et du boulevard De Maisonneuve. C’est à l’extérieur de l’édicule du métro que la sexagénaire a été retrouvée en état d’arrêt cardiorespiratoire par des ambulanciers jeudi, vers 1 h du matin. Un appel avait été fait au 911 dans les minutes précédentes. Des manœuvres de réanimation ont été pratiquées, mais son décès a finalement été constaté sur place.

On ignore jusqu’ici la cause du déclenchement de cet arrêt respiratoire et, donc, de la mort. Le dossier a été transféré au Bureau du coroner, afin que celui-ci mène sa propre enquête. D’après nos informations, plusieurs objets ont été trouvés aux côtés de la femme, qui serait connue de plusieurs organismes dans le secteur. La dame, qui portait plusieurs couches de vêtements afin d’affronter les températures polaires, aurait aussi des antécédents de consommation de drogues.

Selon Mme Crossling, la situation illustre surtout que les organismes en itinérance n’y arrivent tout simplement plus.

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Fiona Crossling, directrice générale de l’Accueil Bonneau

Toutes les ressources essaient de faire de leur mieux pour accueillir tout le monde, mais on manque cruellement de places et de personnel. Dans la rue, tout le monde cherche partout un endroit où aller dormir. Ce n’est pas normal.

Fiona Crossling, directrice générale de l’Accueil Bonneau

« Ce n’est pas la première année qu’on vit l’hiver au Québec. Et pourtant, on met encore en place des mesures d’urgence qui changent tous les jours. Si on investissait tout cet argent dans le logement à long terme, avec de l’accompagnement, on n’en serait pas là », persiste la responsable. Elle trouve « très frustrant » d’entendre les différents ordres de gouvernement se renvoyer la balle, sans que rien change. « On annonce des gros projets, des gros plans, des gros financements, mais on n’a rien reçu comme balises. On ne sait même pas comment ça va se traduire, pour qu’on puisse aider ces gens-là à se sortir de la rue. »

Une culture à changer ?

Pour la directrice adjointe des services d’urgence chez Mission Old Brewery, Mélanie Richer, la mort de cette femme est tout simplement « tragique ».

« Ça ne devrait jamais arriver à Montréal, dit-elle. Pour avoir travaillé dans ce secteur-là où ils l’ont retrouvée, je me dis que la dame a manqué d’hébergement, ou a refusé d’y aller. Mais habituellement, les femmes préfèrent dormir à l’intérieur. C’est peut-être donc aussi dû à un manque de places, ou à un enjeu de santé mentale. »

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Mélanie Richer, directrice adjointe des services d’urgence chez Mission Old Brewery

La réalité, c’est qu’on manque de places et de personnel partout, alors qu’il y en a des locaux vides, à Montréal. Et c’est la même chose pour tout le monde dans notre milieu.

Mélanie Richer, directrice adjointe des services d’urgence chez Mission Old Brewery

« Ce coin-là, il est bien couvert par les équipes de travailleurs de rue en règle générale, sauf qu’il suffit de 10 minutes où il n’y a personne qui passe pour qu’une personne meure », ajoute Mme Richer.

Comme les commerces sont fermés, « il n’y a probablement pas de passants qui l’ont vue, cette dame en détresse, regrette-t-elle. C’est doublement dangereux d’être en situation d’itinérance en hiver et avec la COVID-19. Personne n’est là pour les aider ».

Accessibilité des édicules de métro

En réaction au drame, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) a demandé vendredi à la Ville de rendre accessibles « dès maintenant » les édicules de métro aux personnes sans domicile fixe. « On voit bien avec un autre décès que ce genre de réponse là dans le contexte actuel est vraiment nécessaire. Ça pourrait réellement permettre à des gens de ne pas mourir », dit la directrice de l’organisme, Annie Savage.

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Entrée de l’édicule du métro Berri-UQAM à l’angle de la rue Saint-Denis et du boulevard De Maisonneuve

« On peut mettre à profit tout notre réseau. C’est une main tendue qu’on offre à la Ville », poursuit-elle, en déplorant qu’aucune autre solution ne soit offerte à bien des sans-abri actuellement, face au manque de place et aux nombreuses éclosions qui touchent les différentes ressources.

Après qu’elle eut été interpellée à ce sujet, le cabinet de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a indiqué que l’usage des stations de métro de Montréal pour les personnes itinérantes ne devrait être envisagé qu’en « dernier recours », le tout devant d’abord faire l’objet d’une demande de la Santé publique. « Nous avons récemment ouvert une halte de chaleur additionnelle, qui accueille des centaines de personnes tous les soirs. Il y a également des navettes qui sillonnent les rues de la métropole pour accompagner les personnes vulnérables vers les refuges et les haltes-chaleur qui sont disponibles, car personne ne devrait dormir dehors dans des froids pareils », a soutenu l’attachée de presse, Marikym Gaudreault. Plus tôt, vendredi, Mme Plante avait parlé « d’une mort de trop » et d’un décès « préoccupant », sans s’avancer davantage.

Un nouveau refuge au centre-ville

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Le nouveau refuge pour Autochtones en situation d’itinérance occupe l’Hôtel des arts, un établissement réquisitionné par la Ville de Montréal grâce à ses pouvoirs en vertu de l’état d’urgence.

Montréal et le gouvernement du Québec ont inauguré vendredi un nouveau refuge ouvert 24  heures sur 24 pour Autochtones en situation d’itinérance, au centre-ville. L’installation, qui compte 50 places, remplacera le refuge de nuit actuellement ouvert au complexe Guy-Favreau. « Cette ressource-là est demandée depuis longtemps par les organismes communautaires et par la Ville de Montréal », a fait valoir la mairesse Valérie Plante. « Il en faut plus, évidemment. » Le refuge occupe l’Hôtel des arts, un établissement réquisitionné par la Ville de Montréal grâce à ses pouvoirs en vertu de l’état d’urgence.

Philippe Teisceira-Lessard, La Presse