Une adolescente de 15 ans tombée enceinte alors qu’elle était violée à répétition pour être « désensibilisée ». Une femme de 21 ans « littéralement en état d’esclavage ». Cleephord Linecker Losse, un proxénète extrêmement violent qui avait un « contrôle absolu » sur ses victimes, a été condamné à neuf ans de pénitencier jeudi.

Publié le 2 déc. 2021
Louis-Samuel Perron
Louis-Samuel Perron La Presse

Quand l’homme de 31 ans s’est finalement fait passer les menottes, les deux victimes pleuraient à chaudes larmes dans la salle d’audience du palais de justice de Montréal. Les deux femmes ont vécu un calvaire sans nom entre 2015 et 2017 aux mains de Cleephord Linecker Losse, alias « Ghost ».

« Ce type d’individu vampirise ses victimes pour les abandonner complètement détruites […]. C’est ce qui a failli arriver à [Martine*], qui devait être expédiée à Halifax. Le traitement que l’accusé lui a fait subir est des plus dégradants et ne constitue ni plus ni moins qu’une forme d’“esclavage moderne” », a conclu le juge Érick Vanchestein.

Cleephord Linecker Losse a été reconnu coupable le printemps dernier d’une quinzaine de chefs d’accusation, dont traite de personnes, proxénétisme à l’égard d’une mineure et contacts sexuels avec une adolescente. Il a même été déclaré coupable d’avoir aidé Martine à tenter de se donner la mort en lui insérant de force une vingtaine de comprimés de méthamphétamine dans la gorge.

Martine était carrément la « prisonnière » de Cleephord Linecker Losse. Séquestrée dans un motel insalubre de Montréal, la femme de 21 ans devait se soumettre à un rythme effréné : jusqu’à 10 clients par jour lors de « bonnes journées ». Elle était forcée de consommer de la méthamphétamine (speed) pour rester éveillée.

Cleephord Linecker Losse avait un contrôle « de tous les instants » sur la vie de Martine. C’est lui qui gérait les déplacements, les services sexuels, la nourriture, les heures de sommeil, etc. Il conservait également les pièces d’identité de sa victime. En un an, elle estime avoir remis 40 000 $ à son bourreau en se prostituant à Toronto, à Montréal et dans le Bas-Saint-Laurent.

Violence extrême

La violence de Cleephord Linecker Losse était sans limites. Le proxénète faisait subir à Martine des relations anales pour la « punir et [la] dominer ». En plus des claques et coups de poing routiniers, le prédateur a frappé au visage sa victime avec un cintre et l’a battue « comme un homme » en la projetant sur les murs.

Dans un épisode d’une violence extrême, Cleephord Linecker Losse a pris Martine par les cheveux et a approché une lame de couteau de son œil. « Est-ce que tu peux la sentir, là ? Est-ce que tu es proche de la mort ? », lui a craché son tortionnaire. Martine croyait que ses derniers instants approchaient. Quand elle a appris que le proxénète voulait qu’elle « parte pour Halifax », un euphémisme employé dans le milieu signifiant qu’il voulait la faire « disparaître », elle s’est tournée vers la police.

Quelques mois plus tôt, Martine ne s’était pourtant encore jamais prostituée. Mais Cleephord Linecker Losse a profité de l’importante vulnérabilité et de la situation financière « extrêmement précaire » de la jeune femme pour la soumettre à ses desseins. Son stratagème s’apparente à celui « du petit ami usant de séduction », estime le juge.

Ce type de proxénète […] est un fraudeur. Il attire ses jeunes proies en les charmant et en leur faisant miroiter une belle vie, tout en les exploitant et les abusant pour son profit personnel.

Le juge Érick Vanchestein

C’est d’ailleurs en profitant des problèmes financiers de sa victime de 15 ans qu’il a incité l’adolescente à se prostituer à l’été 2015. Pendant un mois, la jeune fille s’est ainsi soumise aux désirs de nombreux clients au motel Bourassa. Cleephord Linecker Losse a également eu de nombreuses relations sexuelles complètes avec l’adolescente pour la « désensibiliser », jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. Elle s’est finalement fait avorter.

Des blessures qui restent

Les crimes de Cleephord Linecker Losse ont laissé des blessures « profondes et indélébiles » chez ses deux victimes. Dépression, colère, honte : l’adolescente a été marquée à vie par ce mois d’enfer. Depuis, elle ne semble « pouvoir soulager sa colère qu’en blessant autrui », souligne le juge.

Souffrant d’un stress post-traumatique, Martine vit une détresse psychologique « intense et prolongée » et entretient un comportement autodestructeur. Sa vie est un « champ de mines », indique le juge. Elle craint de plus que l’accusé la retrouve un jour pour la « faire disparaître ».

La procureure de la Couronne, MAmélie Rivard, réclamait 10 ans de pénitencier, alors que MGabriel Bérubé-Bouchard, de la défense, demandait 3 ans de détention en contestant la constitutionnalité de certaines peines minimales. Soulevant une pléthore de facteurs aggravants et la quasi-absence de facteurs atténuants, le juge Érick Vanchestein a tranché pour une peine conséquente de 9 ans de détention.

* Nom fictif pour protéger l’identité de la victime