(Québec) L’ancien journaliste Michel Venne a été reconnu coupable mercredi d’agression et exploitation sexuelle sur Léa Clermont-Dion alors qu’elle avait 17 ans. La poursuite espère que ce verdict encouragera d’autres victimes à porter plainte.

Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse

« Aujourd’hui, je me tiens debout, je n’ai plus honte, je suis fière. Fière d’avoir été entendue, fière d’avoir été crue », a déclaré la femme aujourd’hui âgée de 30 ans, devant le palais de justice de Québec.

La documentariste et auteure accusait M. Venne, qui est passible d’une peine minimale de 45 jours d’emprisonnement, d’avoir tenté d’insérer sa main dans sa culotte un soir d’août 2008. Elle était stagiaire à l’Institut du Nouveau Monde (INM), alors dirigé par l’accusé qui avait, dans ses mots, « l’âge de [son] père ».

Le procès qui a duré deux semaines l’hiver dernier a été surtout axé sur les témoignages de la plaignante et de l’accusé.

Le juge Stéphane Poulin de la Cour du Québec a été très clair dans son jugement : il a cru Léa Clermont-Dion, mais considère que la version de Michel Venne manquait de « franchise », de « sincérité » et était « calculée ».

Le procureur de la Couronne qui a accompagné Léa Clermont-Dion a livré devant les médias un vibrant témoignage en faveur du système de justice, critiqué après les acquittements de Gilbert Rozon et d’Éric Salvail.

« On a entendu beaucoup de mythes sur le système de justice, qui n’est pas parfait, mais je pense que ce dossier-là illustre que le système de justice fonctionne, et je souhaite vivement que ça encourage toute victime présente ou à venir à dénoncer », a dit MMichel Bérubé.

« Cette affaire-là reposait sur la parole de Mme Clermont-Dion et cette parole-là a été entendue et crue. Et la dénonciation a été acceptée même si ça faisait 10 ans que les évènements avaient eu lieu. Lorsque la preuve repose seulement sur la parole d’une victime, c’est suffisant, on en a l’exemple concret. »

Juste avant que le juge ne lise son jugement mercredi, Mme Clermont-Dion lui a demandé de lever l’ordonnance de non-publication qui empêchait de la nommer durant le processus judiciaire.

« Je trouve ça fondamental de lever l’interdit de publication et de me tenir debout. La honte a changé de camp, a expliqué la plaignante. Je n’ai plus honte de quoi que ce soit. Je me sens complètement libérée. Je ne veux plus me cacher. »

Étouffer l’affaire

Les faits au cœur de cette affaire se sont déroulés un soir d’août 2008 à Québec. La jeune stagiaire rentrait à pied à son hôtel après une soirée organisée par l’INM. Michel Venne l’accompagnait.

Léa Clermont-Dion a raconté que l’homme, aujourd’hui âgé de 60 ans, s’est alors mis à lui faire des avances, puis a tenté de mettre sa main dans sa culotte.

L’accusé a plaidé le malentendu. Selon sa version, il avait simplement mis la main autour des épaules de la jeune femme. Le juge ne l’a pas cru.

« De façon générale, on retrouve peu d’indices de sincérité dans le témoignage de l’accusé », note le juge.

Michel Venne a tenté à plusieurs reprises d’entrer en contact avec la jeune femme après les faits « pour neutraliser le malaise ». Selon le tribunal, « l’importance qu’il accorde à l’évènement » et ses démarches insistantes « ne concordent pas avec son récit des évènements et affectent sa crédibilité ».

Michel Venne a même, selon le juge, tenté d’« étouffer l’affaire » au fil des ans. Ainsi, lorsqu’il a appris que le poste de directeur du journal Le Devoir qui lui était promis était en train de lui filer entre les doigts à cause de rumeurs concernant l’agression, il a demandé à Lise Payette d’intervenir.

La première ministre d’État à la Condition féminine a donc sollicité en 2015 une rencontre avec Léa Clermont-Dion. Elle lui a demandé de signer une lettre pour blanchir Michel Venne. Cette lettre a ensuite circulé auprès des dirigeants du Devoir et de la présidente du comité de sélection, rappelle le juge.

Deux ans plus tard, Léa Clermont-Dion a rappelé Lise Payette. Dans l’enregistrement de l’appel, on entend l’ancienne ministre dire qu’elle lui avait fait signer la lettre pour préserver la carrière de la jeune femme et protéger la famille de M. Venne.

Léa Clermont-Dion prépare par ailleurs un documentaire sur le processus judiciaire qui attend les plaignantes dans des affaires d’agression sexuelle. Son histoire fera partie de la série. Elle était d’ailleurs accompagnée d’une équipe de tournage mercredi au palais de justice.

Le documentaire sera pour elle l’occasion de réfléchir aux manières d’améliorer le système de justice au bénéfice des victimes. Elle-même a été soumise durant le procès à un contre-interrogatoire serré qui a duré deux jours et demi.

« J’ai trouvé ça physiquement très difficile. À un moment, je me suis sentie comme si j’étais devenue l’agresseur. Je me suis sentie culpabilisée. Je ne me sentais pas à l’aise », a expliqué Léa Clermont-Dion en entrevue avec La Presse.