Les surdoses aux opioïdes ont plus que doublé à Montréal l’an dernier, et la tendance ne semble pas vouloir diminuer depuis le début de 2021, au contraire.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Le nombre de morts dues aux surdoses est tout de même relativement limité, vraisemblablement en raison de l’utilisation de la naloxone, médicament qui inverse temporairement les effets d’une surdose aux opioïdes.

Pour les policiers, les experts et les médecins, cela s’expliquerait surtout par la détresse des consommateurs ressentie depuis le début de la pandémie de COVID-19 et la diminution de la disponibilité de certaines drogues dures dans la rue.

Cela ferait en sorte que les consommateurs se seraient tournés vers d’autres substances, certaines de contrefaçon ou nouvelles, et se retrouveraient ainsi à consommer, souvent à leur insu, des substances dangereuses tel l’isotonitazène.

PHOTO ANDY BUCHANAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Service de police de la Ville de Montréal a répertorié 360 victimes de surdose de drogue en 2020, comparativement à 155 en 2019, soit plus du double.

La courbe se maintient

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a répertorié 360 victimes de surdose de drogue en 2020, comparativement à 155 en 2019, soit plus du double.

Les statistiques d’Urgences-santé nous permettent, quant à elles, de comparer le nombre de surdoses survenues durant la période de mars 2019 à février 2020, et celles déclarées depuis le début de la pandémie, entre mars 2020 et février 2021. On constate alors que les paramédicaux d’Urgences-santé ont administré de la naloxone à environ 145 reprises dans l’île de Montréal et à Laval durant la première période, comparativement à 305 reprises durant la deuxième période, soit le double.

L’année 2021 débute d’ailleurs mal. Le 15 février dernier, les paramédicaux avaient déjà administré de la naloxone à 28 reprises depuis le début du mois, alors qu’ils l’ont fait 26 fois durant tout le mois de janvier.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Stéphane Smith, porte-parole d’Urgences-santé

Dans les années passées, on voyait une augmentation durant l’été, mais par la suite, à la fin de l’automne, ça diminuait. Mais en 2020, on a constaté que l’augmentation s’était maintenue.

Stéphane Smith, porte-parole d’Urgences-santé

Cette tendance à la hausse des surdoses en ce début d’année, à Montréal, est également constatée au SPVM.

Ses chiffres révèlent en effet qu’au 25 février, la police avait déjà recensé 60 surdoses au cours des deux premiers mois de l’année, comparativement à 26 pour la même période en 2020.

Il faut également souligner le fait que ce ne sont pas toutes les surdoses qui sont signalées au SPVM ou pour lesquelles sont appelés les paramédicaux d’Urgences-santé.

Une « catastrophe »

Après une accalmie, les surdoses au fentanyl ont connu une recrudescence depuis l’été 2020 à Montréal, en raison notamment de l’arrivée sur le marché d’une nouvelle substance, l’héroïne mauve. Celle-ci et le fentanyl seraient la cause de 60 surdoses en 2020. Outre l’héroïne mauve, l’héroïne bleue, verte et rose sont également apparues dans la rue.

« L’héroïne, ces temps-ci, c’est la catastrophe. Avant la pandémie, faire des opioïdes, c’était un peu comme jouer à la roulette russe. Depuis la pandémie, c’est jouer à la roulette russe, mais avec deux balles dans le barillet. Jamais la qualité n’a été aussi mauvaise. Tu as vraiment plus de risques de tomber sur du fentanyl », affirme la docteure Marie-Ève Morin, médecin de famille en santé mentale et en dépendance à la clinique La Licorne, à Montréal.

PHOTO FOURNIE PAR LA GRC

La caporale Mélanie Perrier

Les surdoses sont surtout liées à la famille des opioïdes, comme le fentanyl, mais aussi à des substances qui appartiennent à la famille des benzodiazépines. Sous forme de comprimés qui ont l’air vrais, mais qui sont des contrefaçons, on retrouve d’autres substances, comme l’isotonitazène.

La caporale Mélanie Perrier, du Service de sensibilisation aux drogues et crime organisé de la Gendarmerie royale du Canada

Selon Mme Perrier, l’isotonitazène, surnommé Toni, opioïde de synthèse plus puissant que le fentanyl, est actuellement plus présent au Québec que dans les autres provinces canadiennes – tandis que c’est le contraire pour le fentanyl.

Alors que l’isotonitazène était quasi inexistant à Montréal avant 2018, 2019, le SPVM en a saisi 3517 comprimés en 2020, dont les deux tiers ont été confirmés par des analyses de Santé Canada. La police attend les résultats des 1000 autres.

Le Bureau du coroner a répertorié, depuis le début de la pandémie, au moins cinq morts par surdose pour lesquelles de l’isotonitazène a été retrouvé dans le sang des victimes, deux dans la région de Gatineau et trois à Montréal.

« L’isotonitazène relevé dans l’urine est un nouvel opioïde de synthèse en circulation. Ses effets sur la santé sont peu connus. Son effet néfaste principal consiste en une détresse respiratoire pouvant mener au décès », écrit la coroner Marie-Pierre Charland dans un rapport portant sur la mort d’un homme de 34 ans survenue en avril 2020 à Montréal.

Les cinq cas ont un autre point commun : plus d’une substance ont été retrouvées dans le sang de chaque victime.

Détresse et isolement

La polyconsommation, c’est-à-dire la consommation, souvent dans une même journée, de plus d’une drogue par la même personne, est l’un des effets constatés de la pandémie, affirment la Dre Morin et la caporale Perrier.

La fermeture des frontières a raréfié la présence de certaines drogues dures classiques dans les rues de Montréal, telles la cocaïne et l’héroïne. Les prix ont augmenté, l’offre a changé.

Les consommateurs se seraient alors tournés vers des drogues plus faciles à obtenir et moins chères, qu’ils ne connaissent pas, ou vers des comprimés qu’ils croient être de marques connues, tel l’oxycodone, alors qu’ils sont des contrefaçons.

Ajoutez à cela une détresse et un isolement accrus en raison des mesures sanitaires ; les consommateurs sont devant leur écran et achètent des substances sur l’internet. Ils ne connaissent pas le produit et les dosages, et consomment en solitaire, ce qui augmente les risques en cas de surdose. Il serait plus compliqué d'aller dans un centre d’injection supervisée passé 20 h, en raison du couvre-feu.

Marie-Ève Morin conseille aux consommateurs de ne pas prendre de drogue seul et en plus petite quantité à la fois. Elle les prévient que « de l’héroïne colorée, ce n’est pas de l’héroïne », et qu’il y a beaucoup de faux comprimés sur le marché actuellement.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La docteure Marie-Ève Morin, médecin de famille en santé mentale et en dépendance à la clinique La Licorne

« Des surdoses, il y en a maintenant même chez des patients très expérimentés », dit-elle.

La naloxone sauve des vies

Le SPVM a enregistré 65 surdoses mortelles en 2020, comparativement à 28 en 2019, le double une fois de plus.

Au cours du premier mois et demi de 2021 (en date du 15 février), on enregistre déjà neuf morts, comparativement à sept pour la même période l’an dernier.

La présence sur le marché depuis le début de la pandémie de substances plus dangereuses explique notamment cette hausse des morts. Malgré tout, les autorités affirment que la naloxone contribue à sauver beaucoup de vies.

PHOTO ALEX WROBLEWSKI, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

La naloxone contribue à sauver beaucoup de vies.

Selon des chiffres du SPVM, la naloxone a été administrée à 50 % des victimes de surdose en 2020, mais la proportion est passée à 75 % depuis le début de 2021. Depuis novembre dernier, comme les paramédicaux, les policiers du SPVM peuvent aussi l’administrer. Ils l’ont fait à au moins sept reprises.

« On a formé près de 3300 policiers à l’administration de la naloxone. Depuis le 10 novembre, on a déployé 174 petites trousses dans nos unités de gendarmerie, nos postes de quartier et nos unités de soutien. Rapidement, nous avons vu des résultats. Nos interventions se sont soldées par des vies sauvées. On est très fiers de cette partie-là de notre travail », affirme Michel Bourque, commandant de la Division du crime organisé du SPVM, qui s’occupe de la lutte contre les stupéfiants à Montréal.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse courriel de La Presse.

1628 morts au Canada

La cocaïne, qui serait de plus en plus coupée, avec de la méthamphétamine entre autres, et parfois des opioïdes, est impliquée dans 40 % des surdoses mortelles survenues à Montréal en 2020, selon des statistiques du SPVM. Selon des chiffres du gouvernement du Canada, 1628 morts apparemment liées à la toxicité des opioïdes sont survenues entre avril et juin 2020 au pays – c’est 54 % de plus que pour la même période en 2019. Entre janvier et juin 2020, 86 % de toutes les morts liées à la toxicité des opioïdes sont survenues en Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario.

Nombre de surdoses compilées par le SPVM depuis le début de la pandémie

2020 

Mars : 13
Avril : 15
Mai : 21
Juin : 18
Juillet : 37 (7 morts)
Août : 46 (3 morts)
Septembre : 61 (7 morts)
Octobre : 60 (10 morts)
Novembre : 32 (3 morts)
Décembre : 32 (5 morts)

2021 

Janvier : 27 (5 morts)
Février : 26 (2 morts) le 11 février