La mère de Norah et de Romy, les deux fillettes mortes dans des circonstances tragiques à Saint-Apollinaire en juillet dernier, ne pouvait pas s’imaginer que leur père était dangereux.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Quatre mois après le drame, Amélie Lemieux est revenue pour la première fois sur ces jours fatidiques où ses filles ont fait l’objet d’une longue opération de recherche qui s’est terminée de façon funeste. Émotive et solide à la fois, elle a pris la parole dans une vidéo mise en ligne par un organisme de bienfaisance qui l’a aidée dans ses moments les plus sombres.

« Martin [Carpentier] ne pouvait pas être dangereux. C’était un père aimant, c’était un homme bienveillant. Même séparés, il a toujours veillé à ce que je ne manque de rien, a-t-elle dit, face à la caméra. Je ne pouvais pas concevoir que Martin ait pu poser un geste irréparable. »

Pendant toute la durée de son témoignage, capté à Québec, Mme Lemieux s’est livrée avec émotion et solidité.

« Je suis une maman, mais elles ne sont plus là. Tu ne prévois pas d’enterrer tes enfants », a-t-elle laissé tomber.

« Je suis tombée »

Dans la vidéo, Amélie Lemieux est revenue sur la journée du 8 juillet 2020, qu’elle a passée avec son ex-conjoint et leurs filles. Une journée normale et agréable, a-t-elle dit. Romy (6 ans) et Norah (11 ans) sont ensuite parties avec leur père, Martin Carpentier.

C’est en soirée que des policiers de la Sûreté du Québec ont communiqué avec elle pour savoir si elle était avec ses filles : une voiture immatriculée au nom de Martin Carpentier venait d’être impliquée dans un accident sur l’autoroute 20, mais personne ne se trouvait dans le véhicule. Elle a été conduite sur les lieux, où elle a demandé aux forces de l’ordre de tout faire pour retrouver les enfants.

Mme Lemieux a expliqué que – jusqu’à la découverte des corps inanimés de ses filles – elle entretenait encore un espoir de les revoir vivantes malgré leur longue disparition. « Je n’ai pas eu la chance de les chercher », a-t-elle dit. Même après la découverte du corps de l’aînée, elle espérait que la cadette soit vivante. À l’annonce de la mort de Romy, « je suis tombée. J’entendais crier autour de moi ».

Elle s’est ensuite battue pour pouvoir leur dire un dernier adieu. « Tant que je n’ai pas vu mes filles, je n’ai pas réalisé, a expliqué la mère endeuillée. Je n’ai pas réalisé que c’était un point de non-retour. » Elle leur a chanté des berceuses, leur a raconté des histoires, les a embrassées et leur a souhaité « bonne nuit » avant que les pompes funèbres prennent les dépouilles en charge.

Martin Carpentier, 44 ans, aurait tué ses deux filles avant de mettre fin à ses jours, dans les heures qui ont suivi l’accident de la route. Les recherches, effectuées dans une zone boisée et peu densément peuplée, se sont toutefois étirées sur plus d’une semaine. Une alerte AMBER avait été déclenchée.

Carte blanche

Amélie Lemieux travaille avec Deuil-Jeunesse, un organisme qui aide les Québécois qui perdent un proche. Deuil-Jeunesse a baptisé le jardin de ses installations en l’honneur de Norah et de Romy : c’est dans ce contexte que la vidéo, d’une quinzaine de minutes, a été tournée. On y voit Mme Lemieux émue aux larmes en apprenant la création de ce mémorial.

« Norah et Romy vont continuer à vivre dans le cœur de tout le monde », a-t-elle dit.

Josée Masson a fondé et dirige l’organisme. En entrevue téléphonique avec La Presse, elle a expliqué que la vidéo avait été tournée en début de semaine. « On lui a donné carte blanche, a-t-elle dit au sujet de Mme Lemieux. On ne lui a rien demandé. On l’a laissée aller, tout simplement. C’est ce qu’on a capté. »

Mme Masson a souligné qu’un tel témoignage pouvait s’inscrire dans un processus de guérison. « Pour une personne endeuillée, ce n’est pas se replonger dans ses souvenirs. Ça fait partie de son quotidien tous les jours : elle se lève et ses enfants ne sont plus là, elle se couche et ses enfants ne sont plus là, a dit la spécialiste du deuil. Le fait de vouloir témoigner de son vécu, on voit ça très souvent. »

« Donner à Norah et à Romy un petit frère ou une petite sœur »

L’enregistrement s’ouvre sur une berceuse que Mme Lemieux chantait fréquemment à ses deux filles et se termine sur une note d’espoir.

Mme Lemieux et une intervenante de l’organisme reviennent sur le chemin qu’elle a parcouru dans les derniers mois. La mère de Norah et de Romy dit avoir traversé des périodes sombres où elle voulait rejoindre ses filles, mais a aussi affirmé qu’elle allait mieux depuis la mi-octobre. Elle sort de nouveau faire des courses et peut soutenir le regard du public.

Surtout, elle n’a pas fait le deuil d’une vie de famille. « Mes filles étaient exceptionnelles et uniques », a-t-elle dit, avant d’ajouter qu’elle se « voit avec d’autres enfants, donner à Norah et à Romy un petit frère ou une petite sœur ».