Eustachio Gallese aurait eu la bénédiction des services correctionnels de rencontrer des femmes pour satisfaire ses besoins sexuels depuis au moins 10 mois, avant que Marylène Lévesque soit tuée, et qu’il soit arrêté pour ce crime.

Daniel Renaud
Daniel Renaud La Presse
Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse

Cette « stratégie » a fait sursauter un commissaire aux libérations conditionnelles, qui a fait suspendre l’une des audiences de Gallese pour communiquer avec une supérieure.

C’est ce qu’une source au fait d’informations liées au dossier correctionnel de Gallese, qui a requis l’anonymat, a révélé à La Presse.

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Marylène Lévesque

Selon nos renseignements, la stratégie mise en place par l’équipe de gestion du cas de Gallese et les services correctionnels permettant au quinquagénaire d’avoir des rapports sexuels avec des femmes aurait débuté après que le délinquant eut obtenu sa première semi-liberté, à la fin de mars 2019.

L’une des conditions imposées par les commissaires qui ont accepté d’envoyer Gallese en maison de transition prévoyait que le délinquant devait aviser ses surveillants de toute fréquentation ou rapports intimes, sexuels ou non.

Un commissaire outré

Gallese a de nouveau été auditionné par les commissaires aux libérations conditionnelles six mois plus tard, le 19 septembre 2019. Selon notre source, l’un des commissaires présents, qui n’avait pas été impliqué dans les décisions précédentes, aurait alors bondi lorsqu’il a appris l’existence de la stratégie permettant à Gallese de rencontrer des femmes pour obtenir des faveurs sexuelles, dont il n’avait jamais entendu parler auparavant. 

Les commissaires auraient alors interrogé l’agente de libération de Gallese et ce dernier sur cette permission, et le suivi psychologique qui aurait été interrompu.

Ils auraient ensuite suspendu l’audience pour en faire part à une supérieure, avant que la cause soit reprise et que la décision soit rendue de renouveler la semi-liberté de Gallese.

À la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC), région du Québec, une porte-parole, Geneviève Ricard, a dit à La Presse que la CLCC ne fera aucun commentaire sur le dossier de Gallese, en raison de la loi sur la protection des renseignements personnels, de l’enquête administrative en cours et de l’enquête de la police de Québec sur le meurtre de Marylène Lévesque.

Mme Ricard nous a toutefois renvoyés à la décision des commissaires de septembre 2019, qui est publique.

Dans le document d’une demi-douzaine de pages, les commissaires se questionnent sur « une stratégie développée pour que celui-ci [Gallese] puisse rencontrer des femmes, mais seulement afin de répondre à ses besoins sexuels ».

Les commissaires jugent « inappropriées » ces relations avec les femmes et écrivent « s’attendre à ce que cette grille d’analyse qui a culminé à cette approche soit réexaminée ».

Il semble toutefois qu’à la suite de cette décision de septembre 2019, les commissaires aux libérations conditionnelles n’aient jamais plus entendu parler de cette stratégie dont bénéficiait Gallese.

Dans un courriel envoyé à La Presse vendredi, la Commission des libérations conditionnelles du Canada a précisé qu’elle n’avait jamais donné son aval à une telle stratégie. 

« La Commission des libérations conditionnelles du Canada n’a autorisé ni approuvé aucune stratégie de gestion de cas par le Service correctionnel du Canada (SCC) concernant l’utilisation des services sexuels par le délinquant, tel qu’indiqué dans la décision écrite de la Commission », écrit la porte-parole Iulia Pescarus Popa. 

« Tous les délinquants mis en liberté conditionnelle doivent respecter les conditions de base ainsi que toute condition spéciale que la CLCC juge nécessaires pour gérer le risque du délinquant dans la collectivité. Le SCC est responsable de la surveillance des délinquants en liberté conditionnelle dans la collectivité, y compris le plan correctionnel du délinquant et la stratégie de gestion de cas », ajoute-t-elle. 

La Presse a lu les six décisions publiques de la CLCC concernant Gallese. La plupart font état de progrès que le délinquant a réalisés et les commissaires y expriment avoir des raisons valables de lui accorder ces autres élargissements.

Compte rendu tous les jours

Selon nos informations, le ministre de la Sécurité publique du Canada, Bill Blair, est quotidiennement mis au courant des progrès de l’enquête administrative sur les événements menée conjointement par des représentants de la Commission des libérations conditionnelles, des employés des Services correctionnels du Canada et des membres du public. 

« Toute recommandation découlant de ce comité d’enquête sera examinée et mise en œuvre en conséquence afin d’éviter que des incidents similaires ne se reproduisent », a répondu à La Presse une porte-parole de Service correctionnel Canada, Esther Mailhot.

« Nous sommes sérieusement préoccupés par ce cas et nous voulons être clairs que le recours à des services sexuels n’est pas une pratique que nous soutenons dans la gestion de cas des délinquants », a conclu Mme Mailhot. 

Le chef de police se questionne

De son côté, le directeur de la police de Québec se demande comment des agents et des commissaires aux libérations conditionnelles ont pu laisser un homme au passé brutal – Gallese a été condamné pour avoir tué sa femme en 2004 – fréquenter des travailleuses du sexe sur son territoire.

« Quelqu’un qui est en libération conditionnelle, en semi-liberté, obtenir des services sexuels moyennant rétribution… C’est un crime au Code criminel », a rappelé vendredi Robert Pigeon, qui est aussi président de l’Association des directeurs de police du Québec.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, LE SOLEIL

Robert Pigeon, directeur de la police de Québec

« Je me pose des questions : comment quelqu’un en semi-liberté peut commettre des infractions criminelles sans remonter au pénitencier ? se demande-t-il. C’est une question importante, parce que le Code criminel le prévoit. »

Eustachio Gallese aurait rencontré Marylène Levesque, 22 ans, dans un salon de massage érotique de la capitale, avant que les deux se donnent le rendez-vous fatidique dans un hôtel.

Cette « stratégie » laisse croire que des agents fédéraux connaissaient ses fréquentations, ce qui fait sourciller le chef de police. Il pense que les agences fédérales qui gèrent les libérations conditionnelles ont maintenant le devoir de s’expliquer.

« Il faut aller au fond de cette affaire-là. Il faut comprendre sur quelles bases on prend des décisions. Je comprends les aspects de réinsertion sociale, je comprends les aspects de réintégration dans la société, mais juste avant ça, il y a l’intérêt public et la sécurité publique, qui viennent en premier lieu », lance le grand patron du SPVQ.

« Lorsqu’on est titulaire d’une charge publique, qu’on a une responsabilité de sécurité publique et que notre travail est de préserver l’intérêt public, ça nécessite un examen approfondi », conclut M. Pigeon, qui se réjouit de l’enquête interne menée par la CLCC et les Services correctionnels du Canada. 

— Avec la collaboration de William Leclerc