Huit ans avant la retentissante affaire de vol de données chez Desjardins, un commandant de la police de Montréal avait soumis un projet pour créer une escouade mixte police-banques pour lutter contre le vol d’identité et les fraudes bancaires. 

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Mais le projet, auquel le gouvernement du Québec se serait montré ouvert, a été abandonné en 2011, faute d’intérêt de la part de certains intervenants, a appris La Presse.

L’escouade, appelée provisoirement UMEVI (pour Unité mixte d’enquête contre le vol d’identité), aurait été composée d’une quarantaine d’enquêteurs et de policiers provenant du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), de la Gendarmerie royale du Canada, de la Sûreté du Québec et d’autres corps de police, comme ceux de Laval – qui a amorcé l’enquête sur Desjardins – et de Longueuil.

Parmi tous ces policiers, il y aurait eu notamment des agents fileurs, des spécialistes des crimes technologiques et des analystes.

Les neuf banques et institutions financières - dont Desjardins - qui exercent leurs activités au Québec auraient fourni chacune un analyste. Toutes ces personnes auraient été encadrées par une équipe de procureurs et appuyées par quatre employés civils.

Ces institutions financières et les corps de police impliqués auraient versé eux-mêmes le salaire de leurs employés, mais le gouvernement du Québec aurait payé pour la location des bureaux – à l’extérieur de ceux du SPVM –, l’équipement et les véhicules, un peu comme c’est le cas pour le programme Accès par lequel la police lutte contre la contrebande de tabac, d’alcool et de cannabis, et qui est financé par Québec.

Selon un document PowerPoint de l’époque obtenu par La Presse, le budget annuel de fonctionnement de l’UMEVI aurait été d’environ 6,6 millions. 

Les prétentions des responsables étaient que l’escouade se serait en réalité autofinancée par les millions de dollars en fraudes qu’elle aurait empêchées. 

Une unité « pertinente »

Selon nos informations, le ministre des Finances de l’époque, Raymond Bachand, et le député de Chomedey, l’ancien policier de la Sûreté du Québec Guy Ouellette, auraient été favorables au projet. La Presse n’a toutefois pu obtenir leurs commentaires avant la publication de cet article.

L’UMEVI n’aurait pas vu le jour parce que la haute direction d’un corps de police aurait privilégié la prévention plutôt que la répression, et qu’une autre n’aurait pas voulu embarquer dans le projet. Il semble également que des représentants de banque se seraient fait tirer l’oreille.

PHOTO FOURNIE PAR LE SPVM

Mario Lamothe

« Une telle unité était super pertinente en raison du volume que nous avions. On comptait des dizaines de milliers de fraudes. Il y en avait trop et elles étaient éparpillées. Le nerf de la guerre contre la fraude, c’est la vitesse à laquelle les informations circulent. Une unité comme l’UMEVI aurait permis de nous échanger les informations plus rapidement, d’analyser les dossiers et d’identifier les suspects. Par exemple, s’il y avait des concentrations de fraudes à certains endroits ou d’un certain type, si on avait affaire à un réseau, etc. », affirme Mario Lamothe, commandant des crimes contre la propriété du SPVM à l’époque, qui avait soumis le projet de l’UMEVI.

Au moment où il avait fait ses représentations auprès des corps de police, M. Lamothe avait fait valoir que les fraudes étaient souvent l’affaire de réseaux criminels établis, qu’une personne sur six était touchée par le vol d’identité, que 90 % de la population disait avoir peur d’en être victime, que les fraudes par cartes de crédit et de débit atteignaient 485 millions au Canada (en 2010) et que l’on avait dénombré cette année-là 744 000 victimes.

M. Lamothe croit qu’une telle unité aurait acquis une expertise et gagné en efficacité au fil des ans, et aurait pu jouer un rôle dans l’enquête sur la fuite chez Desjardins.

« Ç’aurait été une priorité pour nous. Si tu mets ensemble tous les gens concernés et que tu leur donnes des moyens, tu vas avoir des résultats. Notre conclusion, c’est que tout le monde aurait été gagnant. On aurait sauvé des millions et les bandits se seraient dit : “Si on veut frauder, il faut aller ailleurs qu’au Québec” », ajoute Mario Lamothe. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

Yves Francoeur veut davantage d’enquêteurs aux crimes technologiques

Réagissant aux fuites massives d’informations chez Desjardins, le président de la Fraternité des policiers et policières de la Ville de Montréal, Yves Francoeur, croit que le SPVM devrait sensiblement augmenter son équipe d’enquêteurs aux crimes technologiques.

L’an dernier, le syndicat a demandé à cinq criminologues de l’Université de Montréal de se pencher sur l’avenir du travail policier.

Dans l’un des volets de leur étude, ceux-ci évaluent que 10 % des cybercrimes, parmi lesquels les vols d’identité et les fraudes, sont déclarés, contre 30 % pour les crimes traditionnels.

Selon M. Francoeur, près de 50 % de la criminalité à Montréal se fait en ligne, et au Canada, 20 % des entreprises sont victimes de fraudes ou d’attaques informatiques chaque année.

« On dit que la criminalité diminue, mais c’est faux. Elle n’a pas diminué depuis les années 90. En réalité, la criminalité traditionnelle s’est déplacée vers la criminalité électronique. On fait encore notre travail comme nous le faisions durant les années 80. Quand tu penses qu’au SPVM, il n’y a qu’une dizaine d’enquêteurs aux crimes technologiques, ça n’a pas de bon sens », affirme Yves Francoeur. 

Le chef syndical croit également que les peines en matière de fraudes et de vols d’identité devraient être plus sévères.

« On entend souvent dire que les gens ne se préoccupent pas de la cybercriminalité, mais c’est faux, ça vient les chercher. Les enquêteurs arrivent en cour avec 128 boîtes de preuve dans les causes de fraude et les accusés s’en tirent avec trois mois de prison. Il va falloir que les cours de justice s’adaptent et lancent un message qui sera plus acceptable pour la société », conclut M. Francoeur.