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Prostitution juvénile à Laval: une offensive tous azimuts

La police de Laval a annoncé jeudi la... (Photo Alain Roberge, Archives La Presse)

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La police de Laval a annoncé jeudi la reprise des rafles contre les « abuseurs » qui achètent des services de prostitution juvénile sur son territoire.

Photo Alain Roberge, Archives La Presse

Après une pause de deux ans, la police de Laval a annoncé jeudi la reprise des rafles contre les « abuseurs » qui achètent des services de prostitution juvénile sur son territoire. Une nouvelle étape dans la guerre sur plusieurs fronts lancée pendant ce qu'on a appelé la « crise des fugues » dans l'île Jésus. Voici où en est l'offensive.

SEPT ARRESTATIONS EN TROIS JOURS

Le piège a marché comme sur des roulettes. En trois jours, les 5, 6 et 7 juin, les enquêteurs spécialisés de la police de Laval ont repéré plusieurs hommes qui cherchaient à acheter des services de prostitution juvénile sur le web.

Sept suspects âgés de 25 à 66 ans ont été identifiés. Ils étaient de Laval, mais aussi de Montréal et de la Rive-Nord. Une fois le rendez-vous fixé, les acheteurs ont eu la surprise de se retrouver nez à nez avec des policiers qui leur ont passé les menottes. Pour plusieurs, le choc était immense.

« Le ciel leur tombe sur la tête. C'est quelque chose, quand tu n'as pas d'antécédents », souligne Dany Gagnon, directeur adjoint du Service de police de Laval.

Les sept suspects ont été libérés après avoir signé une promesse de comparaître à la cour. S'ils sont reconnus coupables d'avoir sollicité les services sexuels d'une personne mineure, ils font face à une peine minimale de six mois de prison.

LES SUITES DE LA CRISE DES FUGUES

En 2016, la police de Laval était devenue le premier corps policier à lancer un tel coup de filet contre des clients du milieu de la prostitution juvénile. C'était deux ans après les modifications à la loi qui ont criminalisé l'achat de services sexuels plutôt que la prostitution elle-même. Tous les services de police du Canada réfléchissaient à la façon dont cela changerait leur travail.

Dans l'île Jésus, cette réflexion se faisait dans l'urgence. Un rapport alarmant avait été publié à la suite d'une série de fugues au Centre jeunesse de Laval. Plusieurs fugueuses s'étaient retrouvées entre les griffes de proxénètes. Des parents avaient crié au secours. Le public avait fortement réagi.

« Les crises, on en ressort grandi », explique Dany Gagnon. La lutte contre l'exploitation sexuelle des jeunes filles est devenue une priorité à Laval. Presque une obsession.

« La crise des fugues a fait qu'on n'avait pas le choix de s'en occuper. Et notre directeur l'a dit à plusieurs reprises que c'est un dossier qui lui tient à coeur », dit Dany Gagnon.

LE TEST DE LA COUR

Après avoir arrêté 13 clients en 2016, les policiers avaient fait une pause. Ils avançaient en territoire nouveau à la suite des changements législatifs. Il fallait s'assurer que leur nouvelle stratégie fonctionnerait aussi devant les tribunaux et pouvait mener à des condamnations.

« Ce qu'on a fait en 2016, c'était un peu révolutionnaire. Le seul autre corps policier qui l'avait fait comme ça, c'était en Colombie-Britannique. La raison pour laquelle il y a eu peu d'opérations depuis, c'est que c'était opportun d'attendre que se passe un certain processus devant les tribunaux », explique M. Gagnon.

En date d'aujourd'hui, quatre suspects ont été condamnés à six mois de prison (les neuf autres sont encore en attente de procès, mais les accusations tiennent toujours). Le test s'est donc avéré concluant.

« Maintenant, on a un élan. Et on va en faire d'autres, c'est certain », affirme le policier.

400 FUGUES EN UN AN

Les fugues demeurent un défi pour la police de Laval comme pour tous les services de police du Québec. En 2015, le corps policier municipal avait traité pas moins de 700 dossiers du genre. Le chiffre a baissé à environ 400 fugues en 2016 et 2017.

Tous les fugueurs et toutes les fugueuses ne se retrouvent pas en situation de prostitution, tant s'en faut. Mais la demande pour des prostituées très jeunes exerce une pression en ce sens.

La police de Laval traite environ une trentaine de dossiers de proxénétisme chaque année, et environ la moitié d'entre eux concernent des filles mineures contrôlées par un homme qui s'approprie ses gains.

« Ce sont des enquêtes complexes. Dans les cas d'exploitation sexuelle, on enquête même si la victime ne collabore pas. Parfois, même si on n'arrive pas à déposer des accusations, on sauve des jeunes filles », croit Dany Gagnon.

BARS DE DANSEUSES ET SALONS DE MASSAGE

Même phénomène, autre angle d'attaque : des policiers lavallois ont fait la tournée des bars de danseuses érotiques de la ville le 14 juin pour rencontrer près de 80 danseuses âgées de 18 à 50 ans. Le but était de tisser des liens afin qu'elles n'hésitent pas à appeler à l'aide si elles subissent de la violence, des agressions ou de l'exploitation.

Les autorités policières et municipales exercent aussi une pression sur les salons de massage érotique, où l'on retrouve beaucoup de prostitution. La Ville a légiféré pour restreindre les endroits où ces établissements peuvent exercer leurs activités sur son territoire, et la police a assigné un agent spécialement à la surveillance de ceux-ci.

« Le résultat, c'est qu'on est passés d'une vingtaine à une dizaine de salons de massage érotique. On est présents dans ces endroits. On a même trouvé une personne dans un de ces salons qui avait un statut illégal au Canada et qui a été prise en charge par Immigration Canada. Mais on ne trouve pas de mineures dans ces endroits jusqu'ici », observe M. Gagnon.

NOUVEAU LEXIQUE

Ensemble, les intervenants de la Ville de Laval, de la police, des organismes communautaires, du centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) et du Centre d'aide aux victimes d'actes criminels (CAVAC) ont adopté un nouveau lexique en matière de prostitution.

Ils se refusent à parler de « prostituée », préférant systématiquement parler de « victime ». Dans le même ordre d'idées, ils utilisent le terme « abuseur » plutôt que « client » et « exploiteur » plutôt que « pimp ». « Un client, c'est un abuseur. Pour moi, c'est incontestable », dit Dany Gagnon.

COLLECTE DE SIGNATURES

Les intervenants qui travaillent sur le dossier invitent aussi les citoyens à signer la « Déclaration lavalloise contre l'exploitation sexuelle », une condamnation de la marchandisation des services sexuels de mineurs.

« Ce qu'on demande aux gens, c'est de s'engager, pour que ça devienne une sorte de mouvement collectif des Lavallois, et même au-delà », s'enthousiasme Vincent Forcier, directeur des communications du CISSS de Laval.

« C'est la responsabilité de toute une communauté », a souligné le chef de police Pierre Brochet lors du lancement de la déclaration. Alors que la campagne de collecte de signatures n'est même pas officiellement commencée, 500 personnes ont déjà signé.

ET LES PERSONNES MAJEURES ?

La Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle réclame depuis longtemps que la police s'attaque aux clients en matière de prostitution. Elle observe avec intérêt l'approche lavalloise.

« Il était temps que la loi soit appliquée ! », s'exclame Jennie-Laure Sully, porte-parole du regroupement.

« Ça fait longtemps qu'on dit qu'il faut attaquer la clientèle. C'est une question de demande. S'il y a une demande pour des actes sexuels tarifés, il va y avoir des proxénètes qui vont chercher à combler ces besoins. Ce sont les acheteurs qui créent la prostitution », dit-elle.

Le groupe affirme qu'il faudrait aussi arrêter ceux qui achètent des services de personnes majeures (ce qui est interdit, mais puni par une peine moins grave que dans les cas impliquant une personne mineure).

« Est-ce que magiquement, le jour de ses 18 ans, tout l'abus subi par une personne en situation de prostitution disparaît ? Elle n'est plus une victime ? » demande Jennie-Laure Sully.

La police de Laval dispose de ressources limitées, qu'elle concentre actuellement sur les proxénètes et les clients qui exploitent des mineures, mais le directeur adjoint Dany Gagnon ne ferme pas la porte à une évolution de l'approche.

« On pourrait pousser la réflexion plus loin. Entre une personne de 17 ans et une personne qui a 18 ans et un jour, où est la différence ? », reconnaît-il.




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