L’homme n’avait pas de toit. Depuis une semaine, il se cachait de la police durant le couvre-feu. Dans la nuit de samedi à dimanche, il est mort. Caché. Dans une toilette chimique devenue son cercueil.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Il s’appelait Raphaël André. Il était innu. Il n’avait que 51 ans. Alors que le gouvernement refuse d’exempter du couvre-feu les personnes en situation d’itinérance, sa mort, d’une tristesse infinie, semble illustrer à quel point une telle mesure, dans un contexte où les ressources sont insuffisantes, peut avoir un coût tragique pour les plus vulnérables de la société.

Son amie Lizzie, qui le côtoyait depuis 10 ans dans la rue, a découvert son corps inerte, dimanche matin, à l’angle de l’avenue du Parc et de la rue Milton. Elle l’a vu là, gelé, non loin du refuge La Porte Ouverte qu’il pouvait fréquenter jour et nuit, avant qu’un problème de plomberie et une éclosion de COVID-19 entraînent sa fermeture à 21 h 30. Les yeux emplis de larmes, elle a raconté son choc, sa tristesse, à ma collègue Mayssa Ferah. « C’était un bon gars. Il était généreux. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Raphaël « Napa » André est mort seul dans une toilette chimique à l’angle de la rue Milton et de l’avenue du Parc, à deux pas d’un refuge fermé qu’il avait l’habitude de fréquenter. Le corps gelé et inerte de l’homme a été découvert le dimanche 17 janvier 2021 au matin par Lizzie Akpaahatak, qui le côtoyait depuis 10 ans dans la rue.

Le couvre-feu avait rendu Raphaël André particulièrement anxieux, a confié son ami Thomas, attristé par sa mort. Il avait peur de la police. Quand sonnait l’heure du couvre-feu, il se cachait.

Tout indique que l’homme avait de bonnes raisons d’avoir peur. Non seulement parce qu’il risquait une contravention de 1550 $ s’il était pris en flagrant délit de non-respect du couvre-feu. Mais aussi parce qu’il savait qu’il y avait un mandat d’arrêt contre lui pour non-respect d’une promesse de comparaître le 13 novembre 2020, après avoir été accusé de menaces.

« C’est exactement ce qu’on a dénoncé dans notre pétition. C’est une tragédie annoncée », me dit Donald Tremblay, directeur général de la Clinique juridique itinérante, qui a déposé sur le site de l’Assemblée nationale une pétition, parrainée par la députée péquiste Véronique Hivon, demandant que le couvre-feu ne s’applique pas aux personnes sans abri.

S’il est bien sûr absurde et inhumain de punir quelqu’un qui n’a pas respecté l’ordre de rentrer chez soi à 20 h pour la simple et bonne raison qu’il n’a pas de chez-soi et que les refuges débordent, ce n’est pas la seule raison qui justifie une exemption. Ce que l’on craint, c’est que le couvre-feu aggrave un problème de surjudiciarisation déjà inacceptable pour des personnes qui comptent parmi les plus vulnérables de la société.

« La raison pour laquelle on s’est si fortement opposés au couvre-feu, c’est qu’à partir du moment où vous y contrevenez, cela donne à la police des pouvoirs pour vous interpeller. La police vérifie alors dans sa banque de données si, par exemple, vous avez un mandat d’arrêt ou des conditions à respecter à la suite de dossiers de cour. »

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a appelé les policiers à faire preuve de « tolérance » avec les personnes sans abri durant le couvre-feu. Mais combien parmi elles, interpellées de façon « tolérante » pour non-respect du couvre-feu, ont, par la même occasion, été arrêtées et emprisonnées pour un autre motif ? demande Donald Tremblay.

J’ai posé la question au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). On m’a répondu que l’on ne compilait pas les données en fonction du statut socio-économique des contrevenants.

C’est le cycle de surcriminalisation qui s’enchaîne. Le couvre-feu donne aux policiers un pouvoir accru de contrôler les populations en situation d’itinérance à partir du moment où il n’est pas respecté.

Donald Tremblay, directeur général de la Clinique juridique itinérante

Cette crainte n’a rien d’imaginaire. Plusieurs études ont déjà montré que le profilage social donne lieu à un phénomène de surjudiciarisation des personnes en situation d’itinérance — on peut penser notamment aux études bien connues à ce sujet de Céline Bellot et Marie-Ève Sylvestre, qui ont montré les effets négatifs de telles pratiques.

> CONSULTEZ une de leurs études

Toutes les autres raisons citées dans la pétition exigeant une exemption du couvre-feu pour les personnes sans abri tombent aussi sous le sens. On y souligne notamment que ces personnes risquent de recevoir des constats d’infraction sous prétexte d’un manque de collaboration avec les policiers causé en grande partie par des problèmes de santé mentale, d’alcoolisme ou de toxicomanie. On rappelle aussi qu’appliquer le couvre-feu et ses mesures pénales pour des gens sans abri revient à « criminaliser une personne pour la seule raison qu’elle vit dans la rue », ce qui est « inacceptable dans une société libre et démocratique ».

Qu’il faille une pétition pour adopter une exemption pour motif humanitaire qui devrait aller de soi m’étonne. J’étais certaine que le gouvernement Legault ajusterait rapidement le tir après avoir entendu les nombreuses voix qui se sont élevées en ce sens. Car si on peut faire une exception pour les gens qui promènent leur chien dans un rayon d’un kilomètre de leur maison, pourquoi ne pourrait-on pas en faire une pour ceux qui n’ont pas de maison et qui n’ont que leur misère à promener ?

Au cabinet de la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, on me dit qu’une telle exception n’est pas envisagée, car elle entraînerait « une complexité et une difficulté quant à l’application du couvre-feu par nos policiers ».

Les personnes sans abri interpellées pour non-respect du couvre-feu ne représentent que « quelques cas sur des milliers d’interventions », précise par courriel l’attachée de presse de la ministre Guilbault. « Il faut rappeler que les corps policiers font preuve de collaboration et accompagnent les personnes en situation d’itinérance vers les bonnes ressources. Ils font un excellent travail. Personne ne veut surjudiciariser nos citoyens en situation d’itinérance. »

C’est fort possible que tout se passe bien dans 95 % des cas, me dit Annie Savage, directrice du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM). « Mais ce qui m’inquiète, c’est le 5 %. »

En disant que les policiers accompagnent les gens vers les ressources appropriées, le gouvernement laisse entendre qu’il y a suffisamment de places pour tout le monde. Or, ce n’est pas le cas.

Les refuges et les haltes-chaleur débordent. Ce qui fait en sorte qu’à partir de 20 h, il y a des centaines de personnes qui se retrouvent immédiatement en infraction. Et les policiers arrivent souvent dans des ressources et se font dire : non, il n’y a plus de place. Je l’amène où ? Qu’est-ce que je fais ?

Annie Savage, directrice du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM)

Le RAPSIM s’inquiète de « l’effet couvre-feu » sur des populations très vulnérables. « Nos travailleurs de rue sur le terrain ont remarqué l’effet. Dès 17 h, dans des zones où ils rejoignaient d’habitude des personnes, elles se cachent, s’isolent parce qu’elles ne veulent pas recevoir une contravention. Ils ne sont plus capables de rejoindre ces personnes avec qui ils avaient des liens et à qui ils apportaient un certain soutien. Ça, c’est dangereux. »

Les ressources du milieu communautaire en itinérance, aux prises à la fois avec une crise de COVID-19, des grands froids et une crise de surdose encore plus grave que la crise sanitaire, font face à des décisions éthiques déchirantes. « L’odieux de choisir entre respecter les consignes de santé publique qui disent que ce serait préférable de limiter l’accueil à tel nombre de personnes, tout en sachant que si on refuse cette personne, elle se trouve d’emblée en infraction et risque de mourir non pas de la COVID-19, mais de froid ou de surdose… On est rendus là. »

On est rendus là. Avec des humains sans toit et des lois sans cœur.