Depuis deux ans, deux Canadiens croupissent dans des prisons en Chine, victimes d’une prise d’otage de la dictature chinoise. Ils s’appellent Michael Kovrig et Michael Spavor.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Je dis que ce sont des otages parce qu’il n’y a pas d’autre terme pour qualifier leur arrestation arbitraire sous prétexte d’espionnage, quelques jours après que le Canada eut appréhendé une dirigeante du géant chinois des télécoms, Huawei.

Le Canada a des obligations internationales en vertu d’un traité avec une autre démocratie, les États-Unis. Les Américains soupçonnent Meng Wanzhou d’avoir facilité des entorses aux sanctions américaines contre l’Iran. Ils ont demandé au Canada de l’appréhender, à Vancouver. Le Canada l’a fait en vertu de ce traité international.

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Une personne tient une affiche sur laquelle on peut lire « Libérez les deux Michael », détenus en Chine depuis décembre 2018, lors d’une manifestation en soutien au mouvement démocratique à Hong Kong en août dernier.

Réaction de la Chine, semblable à celle d’une mafia colérique : elle a arrêté les deux Michael.

D’un côté, Meng Wanzhou est assignée à résidence dans son palace de 13 millions à Vancouver, pendant que son bataillon d’avocats canadiens défend vigoureusement ses droits pour empêcher une extradition aux États-Unis.

De l’autre, les deux Michael sont réveillés dans la nuit pour y être « interrogés » sur leurs crimes imaginaires, pions dans l’absurdité totalitaire du Parti communiste chinois. Quand ils dorment, les lumières sont ouvertes. Les diplomates canadiens en Chine n’ont qu’un accès irrégulier aux deux otages canadiens.

La différence entre une démocratie et une dictature est là, splendide d’injustice, dans le contraste du traitement de Mme Meng et de MM. Spavor et Kovrig.

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Vous connaissez Guy Saint-Jacques, c’est l’ancien ambassadeur du Canada en Chine. Il intervient souvent dans les médias pour expliquer ce pays fascinant et complexe, dirigé par un État de plus en plus radical dans son étouffement de la liberté et des droits de la personne.

M. Saint-Jacques saisit chaque occasion de parler des deux Michael, depuis deux ans. Il dénonce le caractère arbitraire de leur détention, s’inquiétant du fait que la dictature hésite de moins en moins à agir « comme un État voyou ».

À l’approche de Noël, après avoir discuté avec un ancien diplomate britannique du nom de Charles Parton, M. Saint-Jacques a eu l’idée de lancer une campagne de cartes de Noël pour les deux Michael emprisonnés en Chine.

L’idée est simple : envoyer ces cartes de Noël à… l’ambassadeur de Chine à Ottawa.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine

J’ai déjà envoyé les miennes à M. Cong Peiwu, avec un petit mot personnel pour l’ambassadeur : il est temps que ça cesse, il est temps de libérer les deux Michael.

Guy Saint-Jacques

Guy Saint-Jacques convient qu’il s’agit là d’un geste symbolique.

« Mais depuis l’arrestation des deux Michael, me dit Guy Saint-Jacques, une seule chose a ébranlé la Chine : la collaboration internationale. Ils ont été surpris quand d’autres pays ont exprimé leur désaccord face à ces arrestations, comme ceux de l’Union européenne. Ça s’ajoute à d’autres problèmes pour les Chinois, comme leur comportement en mer de Chine, les Ouïghours, la gestion de la pandémie en début d’année et Hong Kong. La campagne de lettres à l’ambassadeur chinois constitue une petite pression supplémentaire… »

On peut envoyer des cartes de Noël pour les deux Michael, ainsi qu’un petit mot pour l’ambassadeur Peiwu, à l’adresse suivante : 515, rue Saint-Patrick, Ottawa (Ontario), K1N 5 h3

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La dictature chinoise déteste les critiques. C’est pourquoi elle emprisonne les Chinois qui osent critiquer l’État. Mais la Chine cible de plus en plus ses critiques à l’étranger, avec de plus en plus de vigueur.

Des équipes sportives occidentales sont par exemple disparues des écrans et des sites transactionnels chinois parce qu’un joueur ou un dirigeant a osé critiquer la Chine. L’immense marché chinois est utilisé comme levier pour faire taire toute critique, dans une démonstration de frilosité paranoïaque stupéfiante.

> Lisez « The Erasure of Arsenal’s Mesut Özil » (en anglais seulement)

De ceux qui font affaire en Chine, la dictature exige au mieux un silence complice et au pire des manifestations d’appui à ses exactions : elle a menacé d’expulser la banque londonienne HSBC car celle-ci n’avait pas appuyé son putsch à Hong Kong, putsch qui a étouffé la démocratie dans ce territoire qui a un statut spécial, en marge de la dictature…

>Lisez « In Hong Kong, China Threatens Businesses and Workers » (en anglais seulement)

Je passe sur des sautes d’humeur de la Chine plus discrètes, comme sur celles à propos de débats sur des campus universitaires canadiens…

> (Re)lisez « Minorité ouïgoure : la Chine a voulu bloquer une conférence à Concordia »

L’ONG Human Rights Watch s’est récemment inquiétée de ce qu’elle décrit comme une « menace globale de la Chine sur les droits humains », en ces mots : « Faute d’être contrées, le comportement de Pékin présage un avenir dystopique dans lequel aucun individu ne sera hors de portée des censeurs chinois, et un système international des droits humains tellement affaibli qu’il sera incapable de contrôler les répressions gouvernementales. »

> Consultez le rapport de Human Rights Watch sur la menace globale de la Chine sur les droits humains

Qu’une dictature de la taille de la Chine tente de mesurer les limites de son pouvoir, c’est sans doute dans la logique d’une superpuissance naissante.

Mais que les démocraties accueillent cette intimidation grandissante avec toute la vigueur d’un tapis de bain est franchement inquiétant pour les années à venir.

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J’ai demandé à l’ancien ambassadeur Guy Saint-Jacques pourquoi la cause des deux Michael lui tenait tant à cœur.

Il y a d’abord, m’a-t-il expliqué, un lien personnel avec Michael Kovrig : ils ont travaillé ensemble à l’ambassade du Canada à Pékin. Mais il y a aussi les conditions de détention, en Chine.

« J’ai travaillé à la libération de deux Canadiens, Kevin et Julia Garratt, quand j’étais en Chine, dit M. Saint-Jacques. Kevin m’a parlé des conditions de détention : c’est effrayant. Vous dormez et la lumière est allumée, on vous interroge à toute heure du jour et de la nuit, on vous fait asseoir dans des positions inconfortables pour vous faire avouer n’importe quoi, pour que vous craquiez… C’est inhumain. »

Inhumain : c’est le seul mot qui sied à une dictature, en particulier à celle made in China.