Il est presque 9 h 30 du soir. Ma sœur n’est pas encore revenue de son cours de ballet, et mon frère est chez son ami Ronald. Je suis dans le salon avec mes parents. Ma mère lit le dernier livre de Jean D’Ormesson, La gloire de l’empire. Mon père et moi, on regarde la télé. Dans quelques minutes, ma mère va déposer son livre. Car c’est une émission importante qui va commencer. La seule devant laquelle papa ne s’endort pas. Le 60, le grand magazine d’actualité. J’ai beau avoir à peine une dizaine d’années, c’est l’une de mes émissions préférées. Avec La soirée du hockey.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

J’aime le sérieux du moment. La gravité dans la pièce. Parfois, mon père hoche la tête. Et tape sur la table avec son paquet de cigarettes. C’est sa façon d’être outré. Sa révolution tranquille. La guerre du Viêtnam, le coup d’État au Chili, la famine en Afrique… C’est trop. Il s’en allume une. Ma mère prend une gorgée d’eau, émue. Et chuchote : « Pauvres gens, pauvres gens. »

Moi, j’ai les yeux grands. Pour faire entrer toutes ces images en dedans. Toutes ces images qui n’ont rien à voir avec ma vie d’enfant. L’école, la ruelle, le sous-sol. Je vois le reste du monde. Et c’est fascinant.

Le 60, c’est le Fanfreluche des grands. Des histoires avec des bons et des méchants. Il y a des ogres, des sorcières, des cupides et des innocents. Sauf qu’ils sont vrais. Ils existent vraiment. Pour nous les raconter, pas de géniale poupée. Mais un reporter qui l’est tout autant. Qui entre dans le livre de l’actualité. Qui intervient dans le récit. Pour découvrir. Pour questionner. Pour expliquer. Toujours là où ça se passe. C’est mon héros. C’est Pierre Nadeau.

PHOTO PAUL-HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Nadeau le 30 août 1976

Il est grand. Il est beau. Mais pas beau comme une idole. Beau comme un héros. Ce n’est pas juste ses traits. Ce n’est pas juste sa face. Ce n’est pas juste physique. C’est ce qu’il dégage. Ce qu’il impose. C’est sa prestance. C’est pas juste de quoi il a l’air, c’est surtout comment il est.

Nadeau ne regarde pas la caméra. C’est moi qu’il regarde. Nadeau ne parle pas à la télé. C’est à moi qu’il parle. Il a le talent de traverser l’écran. Comme les acteurs de La rose pourpre du Caire. Nadeau est dans notre salon. Avec ma mère, mon père et moi. Et, soudain, notre salon est en Palestine, au Cambodge ou en Irlande.

Pierre Nadeau, c’est le plus cool des professeurs. Celui sur qui tous les élèves trippent. Vous savez, le genre de prof qui réussit à vous intéresser à une matière qui vous rendait complètement indifférent avant. Pendant le cours de Pierre Nadeau, plus de 1 million de Québécois s’intéressent à la politique internationale, aux enjeux mondiaux. Il y a juste un autre prof qui a réussi à faire ça, avant lui, c’est René Lévesque, avec Point de mire. C’est ce que ma mère me dit. Il n’y en a pas eu d’autres, depuis.

L’émission est finie. Je vais donner un bec à papa, avant que ma mère me mette au lit. On ne se dit rien, à part bonne nuit. Mais on se regarde. Profondément. Avec dans les yeux tout ce qu’on vient de voir.

Et notre regard dit qu’on est chanceux de s’avoir, qu’on est chanceux d’être ici. Le monde est une poudrière, il n’y a que l’amour pour nous garder à l’abri.

Ma mère me borde, m’embrasse et me sourit. Puis ferme la lumière. Je reste dans le noir. Je n’ai pas peur. Pourtant, j’ai vu des bombes, des blessés et des offenses. Mais je n’angoisse pas. C’est grâce à la personne qui m’a raconté l’histoire, la bouleversante histoire. Il y a dans sa voix tant de puissance, il y a dans son propos tant d’humanité que je suis capable de le prendre. Que je suis capable de comprendre. Pour que le monde tourne mieux, il faut être meilleur. La recherche de la vérité de Pierre Nadeau me donne le goût d’être vrai. C’est mon influenceur. Et celui de toute une génération, à qui il a donné le goût de s’intéresser au monde, de s’intéresser aux autres. Pas à lui. C’est ça, la bonne influence.

Ceux qui n’ont pas vécu cette époque doivent être surpris du déferlement de compliments à la suite de sa mort, mardi dernier. Comment un gars de l’info peut-il provoquer une telle réaction ? Les héros, ce sont ceux qui font l’actualité, pas ceux qui la couvrent. Normalement, oui. Sauf que Nadeau était différent. Incomparable. Il n’était pas tout à fait neutre, comme tous les journalistes de son temps l’étaient. Il avait trop de charisme pour ça. Il n’était pas non plus un donneur de leçons, un showman de l’indignation, comme le sont plusieurs d’entre eux aujourd’hui. Il faisait son métier avec dignité. Sans péter sa coche. Toujours respectueux. Des êtres et des mots. Il était là pour dénoncer ceux qui ne respectaient pas les autres. Alors, il ne les imitait pas. Son intégrité était plus convaincante que toutes les montées de lait. Nadeau n’était pas dans l’effet. Nadeau était dans les faits. C’était eux, la vedette. Pas lui.

Nous sommes chanceux d’avoir vécu autant d’événements marquants avec cet homme à nos côtés. Il en a fait des souvenirs intelligents. Qui donnent un sens au présent.

À la fin des années 80, j’ai eu l’honneur d’être invité sur le plateau de monsieur Nadeau. L’enregistrement terminé, je lui ai dit qu’il était mon héros. Il a rougi. C’est encore plus mon héros.

Merci, Pierre Nadeau. L’histoire que vous nous racontiez, vous en faites partie, pour toujours.