Par sa nature, l'être humain cherche toujours à repousser ses limites. Il n'y arrive pas toujours: c'est l'échec. L'orgueil en sort souvent tuméfié, le sentiment de honte menace de paralyser toute nouvelle audace. Et le regard sévère des membres de la famille, du clan, de la communauté ne fait souvent rien pour adoucir les choses. Depuis des siècles, des gens émigrent pour refaire leur vie, notamment aux États-Unis, pays de tous les rêves. Le respect qu'ont les Américains envers ceux qui osent suscite l'envie à l'étranger. En Californie, particulièrement, un homme qui échoue est d'abord quelqu'un qui a essayé. Et qui n'a pas -encore- réussi.

Mis à jour le 5 mars 2012
Judith Lachapelle LA PRESSE

S'il faut en croire Cass Phillipps, le meilleur endroit sur Terre pour subir un échec est la Californie. Et particulièrement San Francisco.

«La Silicon Valley de San Francisco est un bassin créatif, lance au bout du fil l'entrepreneure californienne. La vraie nature de l'innovation est de créer quelque chose de nouveau. Et pour y arriver, on doit échouer. Il n'y a pas d'autre moyen. Alors, tout le monde à San Francisco a déjà échoué, et ils ne sont pas tous stupides et n'ont rien fait de mal pour autant. À New York, c'est plus difficile, la mentalité est différente, la culture est plus traditionnelle. À Chicago, c'est encore plus difficile. Et plus la taille de la ville diminue, plus c'est difficile.»

Cass Phillipps a connu le succès en créant une conférence annuelle... sur l'échec. La FailCon rassemble, depuis 2009, des entrepreneurs qui racontent à l'assistance leurs plus grands échecs en carrière. L'idée derrière le concept: parmi tous les entrepreneurs, certains connaîtront le succès, mais tous connaîtront au moins un échec.

Dans le monde des affaires, l'échec est un événement normal, voire valorisé, du parcours de l'entrepreneur. «Pour connaître un succès spectaculaire, il faut avoir connu un échec spectaculaire», a déclaré récemment, en conférence à Montréal, le fondateur du réseau social Twitter, Biz Stone. «Si j'embauche un candidat et que la personne me dit qu'elle a démarré une société et que ce fut un échec, je trouve ça formidable. Ça veut dire qu'elle est allée au bout de ses convictions.»

Une mentalité typiquement américaine, observe Louis Jacques Filion, titulaire de la chaire d'entrepreneuriat de HEC Montréal.

«Henry Ford avait fait deux faillites avant de créer son entreprise. Rick Devos, qui a créé Amway, en avait fait 28 avant de trouver son modèle, dit-il. Le succès après l'échec est quelque chose de formidable aux États-Unis. Mais l'échec y a toujours été quelque chose de mieux accepté qu'ailleurs.»

D'où les racines du «rêve américain»: la possibilité pour chacun de refaire sa vie. «Aujourd'hui, il y aurait 20 millions d'Américains qui auraient des ancêtres d'origine canadienne-française, dit Louis Jacques Filion. On dit que la grande majorité de ces ancêtres auraient émigré aux États-Unis, non seulement pour avoir de l'emploi, mais aussi parce qu'ils avaient subi un échec ici et qu'ils devaient partir.»

L'envie outre-Atlantique

FailCon a tenu sa première conférence internationale l'automne dernier, à Paris. La venue de ces Californiens sans complexe devant l'échec a intrigué les Français. À certains moments, raconte Cass Phillipps, la conférence avait des airs de «thérapie» pour entrepreneurs. Certaines voix, comme l'écrivain et philosophe Charles Pépin, ont appelé le pays à une plus grande tolérance de la société française devant l'échec.

«L'échec est perçu de façon radicalement différente en France qu'aux États-Unis et dans beaucoup d'autres pays», a déclaré Charles Pépin dans la revue Le nouvel économiste en décembre. «Nous avons une vision assez négative de l'échec, plus précisément de celui qui a échoué. Quelqu'un qui a échoué est d'abord vu comme un homme qui a échoué. Alors qu'aux États-Unis par exemple, mais aussi en Grande-Bretagne, dans les pays scandinaves, un homme qui a échoué, c'est d'abord un homme qui a une expérience, qui a tenté quelque chose, et parfois même, surtout aux États-Unis, c'est éventuellement un homme qui va réussir et n'a pas encore réussi.»

«L'échec est toujours un sujet tabou dans le monde, constate Cass Phillipps. J'aimerais tellement, par exemple, tenir une FailCon en Chine et au Japon. Mais ce n'est pas possible pour le moment, parce que l'échec y est encore tellement mal vu! Au Japon, un homme qui se fait congédier peut se suicider.»

Les sociétés traditionnelles, observe Mme Phillipps, sont celles qui acceptent le moins l'échec. L'importance du clan familial, du sens de l'honneur, et la façon dont réagit la communauté comptent beaucoup. «Je pense que les sociétés plus individualistes acceptent mieux l'échec. Les gens se disent: Tu as échoué? Ça ne me dérange pas, tant que ça ne m'affecte pas.»

En Amérique, ce n'est pas tant l'échec qui est important, mais la leçon qui en est tirée. Refaire la même erreur deux fois paraît mal, rappelle Louis Jacques Filion. «Mais pour celui qui a tenté quelque chose, on est tolérant.»

«Il n'y a qu'aux États-Unis, et dans les sociétés anglo-saxonnes, qu'on trouve pareille tolérance. Dans presque toutes les sociétés traditionnelles, l'échec est plus mal accepté.» Et au Québec? «La société québécoise est devenue beaucoup plus flexible», dit-il. Et Montréal le cosmopolite l'est plus que les régions, note le professeur. «On est plus tolérant envers les gens qui changent d'idée, qui changent d'orientation professionnelle.»

Mais l'échec n'est pas perçu de la même façon pour un entrepreneur que dans la population, dit Louis Jacques Filion. Il cite en exemple Howard Head, qui a révolutionné l'ingénierie du ski dans les années 50. L'homme est devenu un leader dans son domaine, à la tête d'une société prospère... mais était profondément malheureux. Échec? En quelque sorte. Howard Head a tout vendu et est retourné à son laboratoire. Quelques années plus tard, il a réinventé la raquette de tennis.

Howard Head ressemble ainsi, a découvert M. Filion, aux travailleurs autonomes et petits entrepreneurs pour qui le succès est basé sur la réalisation de soi, la liberté dont ils jouissent, plutôt que des signes apparents de richesse. «Le succès, pour Howard Head, n'était pas d'être à la tête d'une société qui faisait des millions de dollars. C'était de créer des produits.» S'il ne s'était pas débarrassé de son entreprise, Howard Head aurait, d'une certaine façon, raté son rêve américain.