Kasparov veut mettre Poutine échec et mat

Garry Kasparov en tête-à-tête avec La Presse, à Montréal, le... (PHOTO IVANOH DEMERS, LA PRESSE)

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Garry Kasparov en tête-à-tête avec La Presse, à Montréal, le 16 septembre.

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Champion mondial d'échecs encore inégalé, Garry Kasparov a rangé son échiquier il y a 10 ans pour faire face à un adversaire plus coriace qu'Anatoly Karpov. Dissident en exil, il rêve du jour où Vladimir Poutine, le président russe, sera échec et mat. Avant qu'il ne prononce hier un discours au Ritz-Carlton, à l'invitation de l'Institut économique de Montréal, nous l'avons rencontré en tête-à-tête. Compte rendu de nos échanges, coup pour coup.

Q: Il y a exactement 10 ans de cela, vous mettiez fin à votre carrière aux échecs pour vous lancer en politique à temps plein dans le but de déloger Poutine. Une décennie plus tard, en voyant que Vladimir Poutine est toujours en place, regrettez-vous votre choix?

R: Non, je n'ai pas de regrets. Ça n'a pas été 10 ans de succès, mais je suis capable de vivre avec ma conscience en me disant que j'ai fait ce que je pouvais faire pour la Russie. Aux échecs, j'avais pas mal fait le tour du jardin. J'aurais pu jouer encore quelques années. Mais j'ai décidé d'entreprendre une nouvelle vie en me joignant au mouvement des droits de la personne. Mon rôle, ce n'est pas tant de faire de la politique que de défendre les principes démocratiques fondamentaux. En Russie, on ne se bat pas pour gagner les élections, mais pour qu'il y en ait. Nous avons perdu cette bataille, et le règne de Vladimir Poutine est devenu de pire en pire.

Q: Dans votre nouveau livre, L'hiver s'en vient (Winter is coming), vous le comparez aussi à Hitler et à Staline. Ce sont là des comparaisons très fortes, non?

R: Les gens sautent quand je compare l'Allemagne nazie à la Russie d'aujourd'hui, mais il y a des parallèles historiques. En Allemagne nazie, en 1938 et en 1939, les gens étaient plutôt impressionnés par la performance d'Hitler. Pas juste les Allemands. La presse étrangère disait que l'Allemagne avait besoin d'un homme fort. C'est comparable à ce que la presse étrangère a écrit au sujet de Poutine. Nous savons ce qui suit. Hitler en 1936 n'était pas Hitler. Au moment où on donne à ce genre d'homme l'espace pour exercer son pouvoir en toute impunité, ça réveille l'animal en lui. Ce qui est déplorable, c'est que Poutine, devant la faiblesse des leaders des pays démocratiques, a eu le temps de devenir un dictateur de plus en plus fort. Exactement comme Hitler l'a fait à l'époque.

Q: Si on suit votre logique, nous fonçons droit vers une Troisième Guerre mondiale, alors?

R: J'ai parlé des similarités avec les années 30, mais on peut aussi regarder le côté positif des choses. Les forces du mal - soit ces pays qui briment les droits de leurs citoyens et ne les laissent pas s'exprimer - ne sont pas aussi fortes qu'elles l'étaient il y a huit ans. Les forces du bien sont dominantes politiquement, financièrement et militairement. Oui, il y a un dictateur fou en place en Russie et il a accès au deuxième arsenal nucléaire en importance dans le monde, mais je doute que son entourage, qui a accumulé des milliards de dollars dans des comptes à l'étranger, ait envie de mourir.

Q: Pourtant, dans votre nouveau livre, vous dites que Poutine ne pourra pas être extirpé de son poste par des moyens pacifiques. Ce sera donc par la violence?

R: Oui, par la violence, même si je ne sais pas quelle forme elle prendra. S'il y a un coup d'État en 2016, 2017 ou 2018, l'atmosphère ne sera pas la même qu'au moment de la chute de l'URSS, où l'espoir primait. Non, ce sera un coup causé par la colère et le désespoir. Je suis pessimiste au sujet du résultat.

Q: Y a-t-il encore une opposition viable en Russie?

R: Non, depuis l'assassinat de mon ami Boris Nemtsov devant le Kremlin [l'hiver dernier], il n'y a plus d'opposition. Il y a des éléments. Comme opposition, nous avons manqué notre chance en décembre 2011 [lors des élections législatives contestées]. Le 24 décembre, il y avait 120 000 personnes dans la rue Sakharov, le gouvernement était en panique, Medvedev était encore président et nous aurions dû saisir notre chance, rester là! Nous devions créer l'équivalent du Maidan en Ukraine. Mais nous avons fait quelques manifestations et nous sommes rentrés chez nous. Le gouvernement a eu le temps de s'organiser. En mai 2012, Poutine a repris la présidence et dès que nous avons tenu une manifestation, ils ont commencé la répression.

Q: Si vous comparez la situation actuelle en Russie à un match d'échecs, quel devrait être le prochain coup de l'Occident?

R: Aux échecs, il y a des règles. Les dictateurs, eux, ne suivent pas de règles. Et c'est pour ça qu'ils restent aussi longtemps. Aujourd'hui, l'Occident doit perdre ses illusions au sujet de la Russie et de Poutine. C'est psychologiquement difficile à accepter, qu'on se soit trompé. Arrêtons de prêcher que nous ne voulons pas une autre guerre froide. Nous sommes en plein milieu d'une autre guerre froide. Pas comme il y a 50 ans, mais c'est assurément l'hiver. Acceptons les prévisions météorologiques.

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