Maine: un père, sa fille et l'héroïne

Une cuillère utilisée pour la consommation d'héroïne. Une... (PHOTO CHERYL SENTER, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES)

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Une cuillère utilisée pour la consommation d'héroïne. Une crise de l'héroïne fait rage en Nouvelle-Angleterre. Depuis le 1er janvier, 116 cas de surdose ont été recensés, dont 24 fatals.

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Richard Hétu

collaboration spéciale

La Presse

(New York) Le soir du 16 avril, deux policiers cognent à la porte de Tom Parks, vendeur de matériaux de construction à Saco, une ville du Maine située à proximité d'Old Orchard Beach. Ils lui apportent une nouvelle terrible: Molly Alice Parks, sa fille de 24 ans, est morte le jour même d'une surdose d'héroïne à Manchester, dans l'État voisin du New Hampshire.

Un tel scénario, hélas, n'a plus rien d'exceptionnel en Nouvelle-Angleterre, où le nombre de surdoses liées à la consommation d'héroïne est en explosion. Mais la réaction de Tom Parks sort de l'ordinaire. Le lendemain, ce père âgé de 54 ans s'est installé devant son ordinateur et compose un court texte qui servira de base à une nécrologie retentissante.

«Ma fille Molly Parks a fait plusieurs bons choix dans sa vie trop courte et elle a fait quelques mauvais choix. Elle a tenté de lutter à sa façon contre la toxicomanie et, hier soir, son combat a pris fin dans les toilettes d'un restaurant avec une aiguille d'héroïne», a-t-il écrit avant de réitérer son amour pour sa fille et de prier les parents et amis de toxicomanes de rester solidaires avec eux.

«[Plusieurs parents] ne veulent pas que les gens sachent que leur enfant est un toxicomane. Et vous savez quoi? Je ne voulais pas non plus que les gens sachent que ma fille était toxicomane. C'est une erreur. Quand on cache les choses, rien ne change.»

Tom Parks

Tom Parks a publié d'abord son texte sur sa page Facebook. Puis il l'a remanié dans un avis de décès d'une franchise exemplaire qui lui a valu d'être interviewé par la chaîne NPR et le Washington Post, entre autres, et de recevoir des appels de gens de partout dans le monde, tout au long de la dernière semaine.

«C'est bouleversant», a confié Tom Parks à La Presse en parlant de la réaction à l'avis de décès de sa fille. «Cela démontre la portée de cette question. J'ai reçu des commentaires de partout: d'Europe, d'Asie, d'Australie.»

Avide lecteur de journaux, Tom Parks avait remarqué au cours des dernières années une multiplication du nombre d'avis de décès concernant des gens dans la vingtaine, la trentaine ou la quarantaine dont on disait qu'ils étaient morts «subitement». Il ne voulait pas employer un tel euphémisme pour parler de la surdose fatale de sa fille, qui avait une prédilection pour le rouge à lèvres écarlate et une passion pour le théâtre et la lecture.

«Les gens doivent savoir», a-t-il dit au cours d'un entretien téléphonique hier matin. «Il y a plusieurs autres personnes qui sont aux prises avec le même problème et qui font toutes la même chose. Elles se cachent. Parce qu'elles ont honte. Elles ne veulent pas que les gens sachent que leur enfant est un toxicomane. Et vous savez quoi? Je ne voulais pas non plus que les gens sachent que ma fille était toxicomane. C'est une erreur. Quand on cache les choses, rien ne change.»

Les gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre sont arrivés à la même conclusion, à commencer par celui du Vermont, Peter Shumlin, qui a sonné l'alarme en janvier 2014 au sujet d'une «crise de l'héroïne» dans son État. Cette crise n'est cependant pas sur le point de se résorber en Nouvelle-Angleterre. Dans la seule ville de Manchester, où est morte Molly Parks, la police a dénombré depuis le 1er janvier 116 cas de surdoses liées à la consommation d'opiacés, dont 24 ont été fatales.

Comme plusieurs toxicomanes de la région, Molly Parks en était venue à se piquer à l'héroïne après avoir écrasé et sniffé des antidouleurs, dont l'Oxycontin. Sa lutte contre les opiacés durait depuis cinq ans. En novembre, elle avait terminé une cure de désintoxication de 58 jours. Et même si elle n'avait pas pu retrouver son ancien emploi dans une agence de recouvrement de créances, elle ne s'était pas découragée, selon son père. Dans les mois qui ont précédé sa mort, elle travaillait 55 heures par semaine comme livreuse de pizza pour un restaurant de Manchester, celui-là même où elle est morte.

«Elle ne voulait pas se tuer»

«Elle était ici le lundi 13 avril, soit trois jours avant son décès, a rappelé Tom Parks. Elle était comme dans les photos de ses bonnes années. C'était une fille radieuse, avec beaucoup d'entregent. Elle ne voulait pas se tuer.»

Mais elle n'a pu résister à l'appel de l'héroïne. Selon son père, la dose qui l'a tuée contenait probablement du fentanyl, un narcotique puissant qui est responsable de la plupart des surdoses dans le nord-est des États-Unis.

Dix jours plus tard, Tom Parks se préparait à retourner au travail. «J'espère être capable de rester concentré», a-t-il dit.

Mais avant, il devait consacrer la journée d'hier à vider sa camionnette, qui contenait encore les biens de sa fille.

«Je ne veux pas le faire, a-t-il admis d'une voix étranglée par l'émotion. C'est horrible. Cela ne devrait arriver à personne. On ne devrait jamais enterrer ses enfants, surtout pas pour une chose aussi stupide que l'héroïne.»

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