Mukhtar Mai: la bataille d'une survivante

Mukhtar Mai ne s'est pas seulement battue, elle... (Photo: André Pichette, La Presse)

Agrandir

Mukhtar Mai ne s'est pas seulement battue, elle a profité de sa notoriété suite au viol collectif pour recueillir de l'argent afin de construire une école et un refuge pour femmes. L'école accueille 700 enfants.

Photo: André Pichette, La Presse

Michèle Ouimet, envoyée spéciale
La Presse

(Pakistan) Mukhtar Mai a été violée par quatre hommes. Un viol collectif ordonné par un puissant chef de tribu. Cette histoire  de vengeance et d'honneur, qui s'est déroulée dans un village reculé, a bouleversé le Pakistan puisque Mukhtar Mai s'est battue jusqu'en Cour suprême contre ses agresseurs. Nos journalistes se sont rendus à Meerwala, un village du bout du monde où on viole au nom de l'honneur.

Mukhtar Mai a été violée par quatre hommes parce que son frère, Abdul Shakoor, avait eu une liaison avec une fille d'une puissante tribu, les Mastoi. C'est le chef de tribu qui a ordonné le viol.

Abdul Shakoor, lui, a été battu, puis sodomisé par trois hommes du clan Mastoi.

Cette histoire de vengeance et d'honneur s'est déroulée le 22 juin 2002, dans le petit village de Meerwala, perdu au milieu du Pakistan. Mukhtar Mai se souvient de chaque instant du viol avec une douloureuse précision.

«Abdul Khaliq m'a prise par le bras, il était avec trois membres de la tribu Mastoi. Mon père et mon oncle ont essayé de les arrêter, mais des hommes les retenaient. J'entendais leurs cris, j'étais complètement paniquée. Je ne savais pas ce qui allait m'arriver, je ne comprenais pas ce que ces hommes me voulaient. J'étais terrifiée, je pleurais et je les suppliais: «Laissez-moi, s'il vous plaît, laissez-moi!»»

«Ils m'ont poussée dans une pièce et ils ont verrouillé la porte. Ils m'ont bousculée et traînée sur le sol, je pleurais très fort. Ils m'ont violée. Je me suis débattue, mais que peut faire une femme contre quatre hommes? Je ne sais pas combien de temps tout cela a duré. Après le viol, ils m'ont relâchée. J'étais à moitié nue, ma chemise était déchirée. Ils m'ont jeté mon voile à la tête en se moquant de moi.»

Mukhtar Mai parle tout bas, elle murmure ses confidences d'une voix précipitée. Elle est assise dans un fauteuil, ses mains immobiles sur son ventre. Un voile rose encadre délicatement l'ovale de son visage. Un ventilateur brasse l'air de la pièce plongée dans la pénombre. Dehors, le thermomètre frise les 50°. Il fait chaud, à Meerwala, surtout en mai et juin.

«Je voulais me suicider, poursuit Mukhtar Mai. Mes parents me suppliaient de rester en vie. Une rumeur courait dans le village: si je portais plainte, les Mastoi allaient me tuer. J'ai décidé de les dénoncer parce que je voulais mourir.»

Mukhtar Mai s'est rendue au poste de police. Elle avait 30 ans. Elle ne se doutait pas que sa bataille durerait neuf ans et la mènerait jusqu'en Cour suprême. Neuf ans à se battre et à témoigner devant des juges et des avocats, neuf ans à raconter son viol dans les moindres détails. Elle est devenue célèbre dans tout le Pakistan, elle, une illettrée, violée par quatre hommes dans un village perdu que personne ne connaissait.

Mukhtar Mai a gagné en première instance, mais elle a perdu en Cour suprême. Le jugement a été rendu le 19 avril.

Le premier tribunal lui a donné raison sur toute la ligne: oui, quatre hommes l'ont violée, et oui, l'assemblée du village, dominée par les puissants Mastoi, a ordonné le viol par vengeance. Un des violeurs, Abdul Khaliq, a même été condamné à mort.

Mais la Haute Cour de Lahore a cassé le jugement, et la Cour suprême a confirmé ce verdict. Seul Abdul Khaliq n'a pas échappé à la justice. Par contre, sa condamnation à mort a été commuée en prison à vie.

Les autres ont été libérés. Ils sont revenus à Meerwala. Ils vivent à quelques kilomètres de Mukhtar Mai.

La décision de la Cour suprême n'étonne pas l'ex-ministre des Droits de la personne Syed Gillani. «La police n'a pas fait son travail, elle n'a pas recueilli de preuves ni exigé de test d'ADN. La police ne se range jamais du côté de la victime. Mukhtar Mai est une pauvre femme, et les Mastoi sont tout-puissants. Les témoins ont refusé de parler parce qu'ils avaient peur. C'est honteux.»

«Les violeurs sont rarement punis, car ils donnent des pots-de-vin pour échapper à la justice, affirme de son côté Farzana Bari, professeure à l'Université d'Islamabad et spécialiste des questions féminines. Les policiers sont phallocrates et insensibles, ils ne savent pas comment se comporter avec une victime de viol. Les hommes ne se gênent pas pour violer les femmes, ils n'ont pas peur des représailles. Notre système judiciaire est tellement faible! À peine 1% des victimes de viol portent plainte. Les femmes se taisent, de crainte de déshonorer leur famille.»

Le jugement de la Cour suprême n'est pas unanime. Deux des trois juges ont absous le clan Mastoi. Le troisième juge, lui, a cru Mukhtar Mai. Il rappelle les faits: l'assemblée du village, l'ordre donné par le chef de tribu pour «égaliser» l'affront fait à l'une de leurs femmes, le violeur Abdul Khaliq qui a forcé Mukhtar Mai à le suivre sous la menace d'un fusil et les quatre hommes qui l'ont violée l'un après l'autre pendant que le clan attendait à l'extérieur.

«Cette femme illettrée qui vient d'un milieu modeste a démontré un courage extraordinaire en osant affronter une tribu puissante, écrit le juge. [...] La police, corrompue, a fait preuve de négligence pendant l'enquête. [...] Le père de Mukhtar Mai n'a pas eu le courage de témoigner, ni de porter plainte à la police. C'est un homme timide, brisé par le viol de sa fille.»

«La victime a subi un grave préjudice, ajoute-t-il. Non seulement elle a été violée, mais elle a aussi été obligée de paraître sans vêtements devant sa famille et l'assemblée. [...] Elle a dû répéter plusieurs fois son témoignage en cour et répondre aux questions harcelantes des avocats. Une victime de viol revit le traumatisme chaque fois qu'elle doit se remémorer le fil des événements.»

Le calvaire de Mukhtar Mai a duré neuf ans. Et il n'est pas fini.

À l'autre bout du village, le chef de tribu, Faiz Mastoi, nie tout. Assis sous un arbre dans la chaleur torride de Meerwala, entouré des hommes de son clan, il accuse.

«Jamais, jure-t-il, il n'y a eu d'assemblée. Mukhtar Mai n'a pas été violée, et son frère n'a pas été sodomisé. C'est un coup monté. Elle a été mariée à Abdul Khaliq. Ils ont passé la nuit ensemble, Mukhtar Mai était consentante. Le problème, c'est que le mariage n'a pas été enregistré.

«Avez-vous lu le jugement de la Cour suprême? Les faits contredisent votre version.

- Je ne sais pas lire, mais mon avocat me l'a expliqué. Les tribunaux ne sont pas libres.»

Faiz Mastoi a fait 8 ans et 10 mois de prison, du 6 juin 2002 au 27 avril 2011. Il connaît les dates par coeur, il n'est pas près de les oublier. Il a été accusé d'avoir ordonné le viol collectif. Il est sorti de prison au lendemain de la décision de la Cour suprême qui l'a blanchi. Il est amer et en colère contre le système de justice et les journalistes qui ont décrit les Mastoi comme des «imbéciles et des violeurs».

«L'impact de cette histoire a été terrible, souligne-t-il. Nous avons beaucoup souffert - le déshonneur, notre réputation traînée dans la boue, sans oublier l'argent dépensé pour assurer notre défense.»

Faiz Mastoi a 44 ans. Il a deux femmes et six enfants, dont trois filles de 16, 14 et 8 ans.

«Et Mukhtar Mai? Vous vivez dans le même village.

- On ne se voit jamais. Je ne veux plus la voir, c'est une menteuse. J'ai peur d'elle et de sa propagande.»

Mukhtar Mai aussi a peur, même si sa maison est surveillée jour et nuit par des gardes armés. Peur depuis que Faiz Mastoi a été libéré de prison et vit à l'autre bout du village. Car même s'il a été égratigné par toute cette histoire, le clan Mastoi demeure puissant.

Mukhtar Mai ne s'est pas seulement battue, elle a profité de sa notoriété pour recueillir de l'argent afin de construire une école et un refuge pour femmes. L'école, qui accueille 700 enfants, dont 14 du clan Mastoi, a été bâtie à côté de sa maison, à Meerwala.

«Elle est connue dans le monde entier, car la presse internationale s'est emparée de son histoire, affirme Naeem Mirza, responsable de la Fondation Aurat, une ONG qui défend les droits des femmes. Elle est devenue une icône, un exemple de courage pour les Pakistanaises.»

Aujourd'hui, Mukhtar Mai a environ 39 ans. «Je ne connais pas exactement mon âge», dit-elle. Son avocat a décidé d'interjeter appel du jugement de la Cour suprême. Il veut que le tribunal se penche de nouveau sur l'affaire, mais cette fois il demande que le tribunal soit composé de cinq juges au lieu de trois.

Le frère de Mukhtar Mai, Shakoor, s'est marié. Il a un fils. Son ancienne flamme a épousé un membre du clan Mastoi qui a fait de la prison, car il était impliqué dans le viol.

Mukhtar Mai, elle, a épousé un de ses gardes du corps en 2009. Elle a appris à lire, mais elle ne sait toujours pas écrire. Par contre, elle sait comment se battre.

Partager

lapresse.ca vous suggère

  • Les <em>dancing girls</em> de l'islam

    Asie & Océanie

    Les dancing girls de l'islam

    Mingora, dans la vallée de Swat, l'une des villes les plus conservatrices du Pakistan. Une ville pachtoune où les femmes se voilent de la tête aux... »

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:1609999:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer