Manuel, quasi noyé, a refusé de mourir

Pendant son hospitalisation, Manuel a reçu la visite... (Photo: fournie par la famille Garzon)

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Pendant son hospitalisation, Manuel a reçu la visite des joueurs des Alouettes de Montréal. Il est entouré de son père Alexander, de Curtis Dublanko, Luc Mullinder, Josh Neiswander, Ryan Bomben, Scott Flory, et de Sidney, une des meneuses de claque de l'équipe.

Photo: fournie par la famille Garzon

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Vendredi, 15 h. Le petit Manuel Jesus Garzon, 6 ans, rentre chez lui, tout sourire, après une longue semaine. Comme tous les enfants de son âge.

Mais contrairement aux autres, ce n'est pas de l'école qu'il revient, mais du centre de réadaptation Marie-Enfant. Là, il n'apprend pas à lire ou à compter, mais simplement à gagner un brin d'autonomie. Il voit, peut suivre un objet avec ses yeux. Sourire en regardant son petit frère, Jose Gregorio, né le jour de l'Halloween. Depuis quelques jours, il dit oui ou non en hochant la tête.

C'est peu, mais c'est déjà presque miraculeux.

Manuel, c'est ce petit bonhomme qui a séjourné sous l'eau à la plage Jean-Drapeau pendant plus de huit minutes, le 18 juillet dernier.

Instinct de survie

À ce moment de l'été, on parlait beaucoup des noyades qui s'étaient déjà produites en grand nombre. L'année 2012 s'annonçait catastrophique. Mais, au final, avec 72 morts, elle aura été légèrement moins meurtrière que 2011.

Manuel, venu du Venezuela 18 mois plus tôt avec ses parents, a visiblement un fort instinct de survie. Il ne voulait pas faire partie des statistiques.

Il fréquentait le camp de jour Sunshine, administré par la paroisse catholique Notre-Dame-de-la-Consolata, à la limite de Rosemont et Villeray.

C'était son deuxième été au camp. Ses parents avaient confiance. Très croyante, la mère estimait qu'un camp géré par une paroisse catholique ne pouvait qu'être une bénédiction pour les enfants.

Le jour fatidique, le camp faisait une sortie à la plage du parc Jean-Drapeau. Ils étaient 64 enfants et 21 accompagnateurs. Un ratio idéal. Mais Manuel ne savait pas nager. Ses parents l'avaient d'ailleurs indiqué sur sa fiche d'inscription au camp.

«Les enfants jouaient dans l'eau. Manuel a disparu, personne ne l'a remarqué et personne ne l'a cherché. À un moment donné, un accompagnateur a senti quelque chose contre sa jambe, a plongé la main dans l'eau et en a tiré Manuel», résume sa mère.

Quand les ambulanciers ont pris l'enfant en charge, il ne respirait plus, son coeur ne battait plus. C'est en route vers l'hôpital qu'ils ont réussi à faire renaître un léger pouls. Les médecins estiment que Manuel a passé huit minutes sous l'eau.

Son père a reçu un appel au bureau. Il n'en croyait pas ses oreilles. Il a foncé à l'Hôpital de Montréal pour enfants. Les parents allaient y passer les trois prochains mois, à temps plein.

Coma

«Il a été dans le coma pendant un mois et demi. Après, les médecins l'ont désintubé. Ça n'a pas fonctionné, et ils ont dû le rebrancher. C'est là qu'est survenu le moment le plus difficile. Les médecins nous ont informés qu'on avait le droit de décider de le débrancher, de le laisser partir. On a refusé. Et quelque temps plus tard, à la deuxième tentative de le désintuber, ça a fonctionné. Il respirait seul», raconte le papa, Alexander Garzon.

Les dommages causés au cerveau du petit garçon sont très lourds. «Il peut sourire, il nous reconnaît. Il mange un peu à la petite cuillère», note la mère.

«On remarque quand il rentre à la maison qu'il est content d'y être. Il reconnaît sa chambre et s'y sent bien, il y est à l'aise et il dort bien. Il reconnaît la musique de Mario Bros sur la Wii», ajoute le père.

Ce petit frère né à l'Halloween, qu'il attendait tant, il l'aime et lui sourit.

«Manuel nous demandait un petit frère depuis longtemps», raconte le père. Laura était enceinte de cinq mois au moment de l'accident.

Manuel est encore loin de marcher ou de parler, mais tous ces petits progrès sont énormes.

«On a été à quelques secondes de lui dire au revoir», rappelle Alexander.

Colère

«Nous avons quitté le Venezuela pour Manuel. Il y a beaucoup de rapts d'enfants là-bas. On se disait qu'au Québec, les enfants étaient sacrés, qu'il ne serait pas soumis à ce type de risque», explique le père, très en colère contre le camp Sunshine.

«Il y avait un surveillant pour trois enfants. Comment ont-ils pu le perdre de vue pendant huit minutes? Ce n'est pas long de faire le décompte. Un, deux, et où est donc le numéro trois? En plus, ils étaient au courant qu'il ne savait pas nager, et ils ne nous ont jamais annoncé la sortie à la plage», déplore-t-il.

Il enrage aussi de n'avoir eu aucune nouvelle de la direction du camp depuis l'accident.

«Il y avait des gens très bien à l'hôpital, qui ont prié avec nous, qui nous ont apporté à manger. Le camp ne nous a jamais envoyé une fleur, une lettre, ou demandé si on avait besoin de quelque chose», affirme-t-il.

Mise en demeure

La direction du camp, à la paroisse Notre-Dame-de-la-Consolata, n'a jamais, ni l'été dernier, ni dans les dernières semaines, rappelé La Presse pour donner sa version des faits.

Manuel aura besoin toute sa vie de soins importants et coûteux.

C'est pourquoi ses parents ont mandaté un avocat pour entamer des démarches judiciaires. Le camp de jour et la Ville de Montréal, administratrice de la plage, ont été mis en demeure et pourraient être poursuivis pour la somme estimée du coût des soins.

Mais les parents, eux, n'en ont que pour leur fils. «Tout ce qu'on veut, c'est le revoir fort et indépendant. C'est un petit gars brillant. Ce n'est pas juste», dit Alexander.

«Il y a une chose qu'il n'a pas perdue et ne perdra pas... Il est si beau!», dit Laura en regardant avec émotion une photo de ses deux garçons, les yeux dans les yeux.

***

Peu de camps privés sont dûment certifiés

Les parents de Manuel Garzon déplorent le peu de réglementation encadrant les camps de jour.

Une crainte qui trouve écho même à l'Association des camps certifiés du Québec (ACQ).

«Les camps de jour devraient être mieux réglementés. On comprend mal comment des enfants peuvent prendre soin d'autres enfants. Un adolescent, ça peut être distrait par toutes sortes de choses, comme son téléphone. Ils devraient être très bien formés, c'est un travail extrêmement délicat de s'occuper de jeunes enfants», dit Alexander Garzon.

«N'importe qui peut ouvrir un camp de jour, quelqu'un qui a une école de karaté, de danse», explique Éric Beauchemin, président de l'ACQ.

Les camps municipaux sont évidemment régis par les municipalités. Mais du côté des camps privés, seulement 25% sont membres de l'ACQ et adhèrent au cadre de référence de l'organisation.

Le camp de jour Sunshine, que fréquentait Manuel, n'est ni municipal ni membre de l'ACQ. Dans un bref communiqué publié au lendemain de l'accident, la direction avait affirmé que ses moniteurs avaient bien réagi et étaient bien formés.

Éric Beauchemin indique que, à la suite d'un rapport du coroner sur la noyade d'Hassan Harting, en 2002, lors d'une sortie à la plage de son camp de jour, son organisme a rédigé à la demande de la Ville de Montréal une politique d'encadrement des activités des camps de jour.

«On a décrit toutes les situations qui peuvent arriver dans les sorties - au Biodôme, à la plage - et sur la façon de se comporter lors de ces sorties», explique-t-il.

Le document a été diffusé dans presque tous les camps municipaux du Québec depuis. Il parle de l'importance de la formation des moniteurs, qui est de 50 heures selon les normes de l'ACQ.

«Lors de sorties, à la plage ou ailleurs, le moniteur doit être actif et compter constamment les enfants qu'il surveille», indique M. Beauchemin. Mais il est impossible de savoir si ces pratiques sont respectées partout.

Aussi M. Beauchemin croit qu'il serait peut-être temps qu'une réglementation provinciale soit instaurée, ou que tous les propriétaires de camp soient obligés d'adhérer à une association comme la sienne.

«Il faut établir un programme qui permet de s'assurer que les pratiques dans les camps sont conformes à certaines exigences. Les camps de jour sont gérés par des jeunes dynamiques, mais c'est un milieu où il y a beaucoup de roulement. Il faut que des règles strictes soient mises en place, sinon, chaque année, on repart à zéro», conclut M. Beauchemin.

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