Shanghai n'est pas une ville qu'on visite, mais une ville qui se mérite, disent ceux qui y vivent. Quoi de mieux qu'un tour de moto avec un guide qui parle français pour faire connaissance avec la mégapole chinoise?

Alain De Repentigny LA PRESSE

En 1994, Shanghai était un vaste chantier de construction peuplé de grues géantes. On construisait une autoroute métropolitaine devant notre hôtel, pourtant je ne voyais pas beaucoup de voitures pour une ville aussi populeuse. Mais des cyclistes, ça, il y en avait partout, protégés du crachin par leurs ponchos multicolores. Outre quelques Croissants de France et autres PFK, les marques étrangères y étaient pratiquement absentes et les citadins portaient des vêtements gris comme la pluie. Les touristes en manque de repères se réfugiaient au charmant Peace Hotel du Bund pour voir des Chinois danser sur le Take Five au ralenti de l'orchestre de jazz maison.

 

Seize ans plus tard, Shanghai est une ville moderne de 20 millions d'habitants, vibrante, multicolore, éclatée. Un royaume de la consommation où il n'est pas rare de voir une Ferrari ou une Bugatti tenter de se frayer un chemin dans un bouchon de circulation. Une ville fascinante avec laquelle j'ai refait connaissance de la plus belle façon qui soit: bien assis dans la bassine d'une moto de l'armée conduite par un guide français qui connaît Shanghai sur le bout de ses doigts.

Thomas Chabrières travaillait pour l'antenne chinoise d'une agence de pub française à Pékin quand ses patrons sont venus lui rendre visite. Pour faire bonne impression, il a demandé à un copain de leur faire visiter la ville à moto. Ils ont tellement goûté l'expérience que Thomas et son copain ont su qu'ils tenaient un filon intéressant. Fondée en 2006, Beijing Sideways a donné naissance deux ans plus tard à Shanghai Sideways qui, comme sa grande soeur, compte une soixantaine de motos conduites par des expatriés (Français, Belges, Américains...) qui vivent à Shanghai depuis au moins trois ans. Des passionnés qui montrent de l'intérieur la ville qu'ils aiment selon les désirs qu'expriment les visiteurs. «On est l'ami d'amis qu'on aimerait avoir dans une ville qu'on ne connaît pas», résume Thomas qui organise aussi depuis peu des balades à moto dans le Yunan, plus au sud.

Comme le bon vin

Les side-cars de Shanghai Sideways ont pour ancêtres les BMW que les Allemands utilisaient pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Russes ont récupéré la technologie et ont créé la marque Oural, puis ils l'ont refilée à leurs camarades chinois en 1957. L'armée chinoise s'est servie de ces motos jusqu'en 1997 et elles sont toujours assemblées par les ouvriers de la même usine. «Ces side-cars, c'est comme du vin: plus c'est vieux, meilleur c'est», dit Thomas, un bon chauffeur doublé d'un excellent conteur.

Parlez-en aux trois policiers qui, au beau milieu de notre balade, nous ont tirés de notre rêverie en nous faisant signe de nous garer. Quand Thomas, très cool, leur a dit sur le ton de la confidence que sa «Harley» avait été construite en Chine, les policiers se sont liquéfiés sous nos yeux. Jamais contrôle policier n'aura été aussi cool.

En deux heures - Shanghai Sideways propose également des circuits sur mesure d'une heure et de quatre heures pour des prix variant de 100$ à 275$ selon la durée et le nombre de passagers (un ou deux) -, nous avons traversé la Concession internationale et admiré ses édifices Art déco puis vu le Rockbund, de vieux bâtiments retapés avec l'aide de la Fondation Rockefeller et dont une partie a été transformée en un musée d'art contemporain tout neuf.

Après avoir traversé la Suzhou Creek qu'on a rétrécie de sept mètres pour y planter des arbres, Exposition universelle oblige, nous nous sommes arrêtés pour visiter un bâtiment Art déco baptisé 1933. Cet ancien plus grand abattoir d'Asie accueille aujourd'hui des entreprises, commerces ou restaurants qui ont en commun l'innovation et la créativité.

Nouveau départ. Après s'être mêlés à la circulation sur le Bund, cette enfilade de magnifiques bâtiments britanniques des années 30 qui fait face au fleuve Huangpu, autre arrêt pour visiter à pied ce que Thomas appelle la «vieille vieille ville» par opposition à la «nouvelle vieille ville pour les touristes»: un labyrinthe de modestes maisons, d'échoppes et de comptoirs où l'on vend de tout, du simple tournevis à un ordinateur d'une autre époque avec lequel nous avons vu un commerçant jouer à la loterie nationale, la Bourse.

Nous sommes ensuite passés devant le marché d'antiquités de Dongtai Lu, où la plupart des vieilles choses qui ne sont pas contrefaites datent de l'ère communiste. Et nous voilà dans la Concession française où, comme à peu près tous les expatriés que j'ai croisés à Shanghai, Thomas nous suggère de nous perdre. C'est justement ce que j'avais fait bien malgré moi quelques jours plus tôt quand mon chauffeur de taxi, qui ne parlait pas un mot d'anglais, s'était complètement égaré même s'il avait sous les yeux l'adresse en caractères chinois du resto où j'avais rendez-vous. Ça m'a permis de goûter pleinement le charme véritable de ce quartier dont les belles villas, les restos sympas et les petites boutiques bordent des rues protégées par les platanes.

C'est décidé: si jamais je retourne à Shanghai, j'irai me perdre dans la Concession française avec ma douce.

 

 

Pour info et réservations: www.shanghaisideways.com