À leur quatrième tentative, les Montréalaises Krystina Alogbo et Joëlle Békhazi participeront enfin aux Jeux olympiques avec l’équipe canadienne de water-polo, l’été prochain, à Tokyo. Récit d’une longue quête.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Le tir raté

Au début des années 2000, l’équipe canadienne a participé aux deux premiers tournois olympiques de water-polo féminin. À Sydney, elle a fini cinquième. À Athènes, septième. Composée en majorité de joueuses québécoises, comme Johanne Bégin et Waneek Horn-Miller, elle était populaire, faisait la manchette des Sports de La Presse.

En 2005, mené par Ann Dow et la jeune Krystina Alogbo, le Canada a gagné le bronze aux Championnats de Montréal. À la surprise générale, l’équipe a ensuite raté sa qualification pour les Jeux olympiques de Pékin, en 2008. Après, il y a eu une éclipse. À nous le podium l’a abandonnée. Même la médaille d’argent aux Mondiaux de 2009 n’a pas ramené le groupe à l’avant-scène.

Hors des Jeux, point de salut. Pour ceux de Londres, la route passait d’abord par les Jeux panaméricains de 2011, à Guadalajara. En finale, le Canada affrontait les États-Unis. Le gagnant obtenait son ticket olympique.

Les Canadiennes détenaient une avance de 7-4 au début du quatrième quart. Les Américaines ont égalisé 8-8. Aucun but n’a été inscrit en prolongation. Les tirs de barrage ont donc été nécessaires. Une ronde de cinq lancers. Puis une deuxième. Et une troisième. L’égalité a persisté.

À la quatrième ronde, les neuf premières tireuses ont marqué. Quand Joëlle Békhazi s’est placée à la ligne des cinq mètres, le score était de 27-26 en faveur des Américaines. Jamais un match de water-polo ne s’était étiré de la sorte. La Montréalaise avait réussi ses trois premiers tirs. Elle devait en compter un autre pour que le barrage se poursuive.

« J’étais confiante. Je n’avais aucun doute que j’allais marquer, dit-elle. Je prenais des risques, je lançais par-dessus la tête de la gardienne. Ça, c’est culotté [ballsy]. »

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Joëlle Békhazi

Soudainement, la fatigue l’a rattrapée. Envahis par l’acide lactique, ses bras se sont mis à trembler. Après un rebond sur l’eau, le ballon a frappé la barre transversale, retombant directement sur la ligne des buts. Victoire des États-Unis.

J’ai su que je l’avais raté en voyant les fans américains crier dans les gradins. J’ai coulé dans le fond de la piscine. Mes coéquipières ont dû venir me chercher.

Joëlle Békhazi

Huit ans plus tard, Békhazi est envahie par l’émotion en racontant cette scène. Encore aujourd’hui, la joueuse de 32 ans, marquée par le traumatisme, peine à prendre un lancer de pénalité.

Malgré les encouragements, elle a eu du mal à ne pas se reprocher ce tir raté. « Ça m’a un peu détruite. Je n’en ai pas dormi pendant des mois. Tu penses juste à ça. À comment tu aurais pu faire quelque chose de différent, même plus tôt dans le match. C’était un but. C’était rien. C’était un but. Un but. »

Au printemps 2012, le Canada avait une autre occasion de se qualifier lors d’un tournoi de la dernière chance. Il a perdu contre la Russie. Par un but.

En sortant du vestiaire après le match, Békhazi a retrouvé ses parents. « Je ne leur ai pas dit bonjour. J’ai dit : “Le water-polo n’en a pas fini avec moi.” Je le savais. J’avais ce feeling intérieur qui me disait : ce n’est pas terminé, j’ai tellement plus à donner. […] Ça m’aurait tuée si j’avais arrêté. C’était tellement plus fort que moi. »

Membre de l’équipe senior depuis 2005, elle se donnait jusqu’aux Jeux de Rio de 2016 pour atteindre son objectif. Mais le Canada a perdu contre l’Italie à l’ultime tournoi mondial de qualification. Encore par un but.

En théorie, Békhazi devait prendre sa retraite en même temps que son futur mari, l’escrimeur Étienne Lalonde Turbide, 21au fleuret aux Jeux de Londres. Elle l’a convaincu de reporter leur projet de fonder une famille pour disputer une dernière saison. Toujours passionnée par son sport, elle voulait aider l’équipe en pleine phase de rajeunissement.

En juin 2017, elle était à Shanghai pour la super finale de la Ligue mondiale quand elle a reçu un texto de son amoureux : « Tu dois continuer. » Le Comité international olympique venait d’annoncer que le tournoi féminin de Tokyo 2020 compterait 10 équipes au lieu de huit. Pour le Canada, longtemps bloqué par son rival continental américain, la différence était majeure.

« [Étienne] savait à quel point c’était mon rêve. Que si je ne restais pas, je le regretterais pour le reste de ma vie. »

Békhazi s’est donc accrochée. Aux Jeux panaméricains de Lima, en août dernier, elle avait l’occasion de conjurer le mauvais sort.

Le match

Dans le vestiaire avant la demi-finale, deux joueuses pleuraient. Sur papier, les Canadiennes étaient largement favorites. Mais les Brésiliennes les avaient malmenées physiquement lors d’une rencontre préparatoire avant le tournoi des Jeux panaméricains de Lima, l’été dernier. Et il y avait cet enjeu : une place presque assurée aux Jeux olympiques de Tokyo en cas de victoire.

Krystina Alogbo a senti qu’elle devait parler. Capitaine de l’équipe de 2006 jusqu’au début de l’été dernier, elle n’a jamais été adepte des grands discours, préférant prêcher par l’exemple dans l’eau. Ce rôle incombait plutôt à Christine Robinson, partie à la retraite.

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Joëlle Békhazi aux Jeux panaméricains de Lima, en août dernier

« J’avais de grands souliers à chausser », souligne la vétérane de 15 saisons, qui a vécu les trois échecs olympiques précédents. Elle a invité ses jeunes coéquipières à ne pas se laisser happer par la peur ou la nervosité. 

Que le match se décide par un but ou par dix, il faut qu’on soit à la hauteur. Personne ne va être content si on sort de la piscine et qu’on n’a pas joué à la hauteur de nos capacités, même si on a gagné le match.

Krystina Alogbo

Le Brésil a marqué le premier. L’entraîneur-chef David Paradelo, promu trois mois plus tôt, s’est demandé comment son équipe réagirait.

« Tu fais : ouf, comment va-t-on rebondir ? admet le coach de 34 ans. Mais aucune des filles n’a regardé à gauche et à droite, avec un point d’interrogation dans les yeux. C’était business as usual. Elles ont nagé au milieu de la piscine, prêtes à aller de l’avant. »

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Krystina Alogbo

Après un quart, le Canada menait 5-2 et n’a jamais regardé derrière. Axelle Crevier, 22 ans, fait partie de cette nouvelle génération qui a eu du succès avec Paradelo dans les rangs juniors. Il la connaît depuis qu’elle a 10 ans. Ensemble, ils ont gagné l’argent aux Mondiaux juniors de 2015.

Intégrée à l’équipe senior à l’âge de 17 ans, Crevier a vécu la qualification ratée de 2016. Elle n’a pas oublié la tristesse de ses coéquipières, dont la moitié partaient à la retraite. Mais pour cette demi-finale au Pérou, la victoire contre le Brésil ne faisait aucun doute à ses yeux.

C’était la suite logique des choses pour moi. Je n’ai pas eu de stress parce que j’étais certaine qu’on gagnerait.

Axelle Crevier

La Montréalaise de 22 ans a inscrit quatre buts dans ce massacre de 19-5. Avec 2 minutes 40 secondes à faire au quatrième quart, Paradelo a rappelé au banc ses quatre joueuses les plus expérimentées. Il souhaitait qu’Alogbo, Joëlle Békhazi, Shae Fournier et Monika Eggens puissent savourer le moment.

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Axelle Crevier

Békhazi n’avait pas regardé le tableau indicateur jusque-là. Elle avait joué comme dans un rêve. Chaque passe atteignait sa cible. Chaque tir se logeait au bon endroit. En sortant de l’eau, elle a compris ce qui se passait.

« J’étais sortie de mon élément. Mon corps ne pouvait plus rien contrôler. Je tremblais, je pleurais. J’ai regardé Manon Prieur, notre massothérapeute depuis 25 ans. Puis Cora [Campbell, l’entraîneuse adjointe], mon idole, mon ancienne coéquipière. Elles aussi ont commencé à être émotives. »

Assise à ses côtés, Alogbo l’a suppliée de se contenir. « Je voulais qu’on retourne dans l’eau, qu’on puisse s’amuser, qu’on finisse ça avec le sourire ! »

Paradelo les a renvoyées au jeu jusqu’au coup de sifflet final. Le coach a caché sa joie du mieux qu’il a pu. Le ticket pour Tokyo était pratiquement assuré, mais il devait attendre que les Américaines, dont la place aux Jeux était déjà assurée en vertu de leur titre mondial, disposent des Cubaines dans l’autre demi-finale. Ce n’était qu’une formalité.

Quatre mois plus tard, Békhazi pleure encore à la simple évocation de cette qualification olympique. Alogbo doit se pincer quand les gens lui en parlent : « Des fois, je me demande : est-ce vraiment arrivé ? »

Rêver à l’impossible

Avant les Universiades de 2015, David Paradelo avait annoncé à ses joueuses que l’objectif était la médaille d’or. Les dirigeants de la fédération canadienne trouvaient que leur jeune entraîneur poussait un peu fort. Pourquoi ne pas d’abord viser le podium, ce qui n’avait jamais été accompli jusque-là ? À son corps défendant, il s’est donc officiellement ravisé.

PHOTO DAVE HOLLAND, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le 9 août dernier, l’équipe canadienne a fêté : elle venait de se qualifier pour les Jeux olympiques de Tokyo.

Les Canadiennes ont perdu la finale, en tirs de barrage. Paradelo ne se fera plus prendre. Pour les Jeux olympiques de Tokyo, l’été prochain, le Montréalais ne cache pas ses ambitions : « La plus haute marche du podium ». Même s’il sait que ce sera « très, très difficile ». Les Américaines, doubles tenantes du titre, sont invaincues depuis quatre ans.

« Ma philosophie, c’est : en visant le plus haut dans la vie, si tu arrives à court, tu vas être très près du sommet. Si tu acceptes ça, tu vas tout faire pour y parvenir. Je me voyais mal envoyer un autre message aux filles. Ce que je leur dis, c’est : rêvez à l’impossible. »

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David Paradelo, entraîneur de l’équipe féminine

Krystina Alogbo et Joëlle Békhazi s’y emploient depuis 15 ans. « C’est comme si tout notre parcours, toutes les défaites crève-cœur qu’on a subies, tous les sacrifices en valaient la peine », constate Békhazi. Même ce tir raté de 2011.

De 17 à 13

Dix-sept joueuses s’entraînent pour les Jeux olympiques à l’Institut national du sport du Québec, au Parc olympique, où Water Polo Canada a ouvert ses portes aux médias mercredi. À la mi-mars, l’effectif passera à 14 en prévision de la Coupe intercontinentale d’Indianapolis. Une dernière joueuse sera écartée le 20 juin à l’issue de la super finale de Ligue mondiale. L’alignement olympique comptera 12 joueuses, soit une de plus que prévu, a annoncé la FINA la semaine dernière. Une remplaçante pourra être sur place à Tokyo.

Coupe Canada

L’équipe poursuivra sa préparation la semaine prochaine dans le cadre de la Coupe Canada disputée à la piscine olympique de Montréal. La troupe de David Paradelo se mesurera tour à tour aux Pays-Bas (mardi), la Chine (mercredi), les États-Unis (vendredi) et la Russie (samedi). Tous les matchs du Canada seront présentés à 19 h. L’entrée est gratuite.

Une dernière chance pour les hommes

PHOTO ANDREW VAUGHAN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Médaillés d’argent aux Jeux panaméricains, les Canadiens devront passer par un ultime tournoi mondial de qualification, à Rotterdam, du 22 au 29 mars, pour espérer se rendre aux Olympiques.

Médaillée d’argent aux Jeux panaméricains, l’équipe masculine devra passer par un ultime tournoi mondial de qualification, à Rotterdam, du 22 au 29 mars, où quatre places seront à l’enjeu. « Ce sera loin d’être facile », admet Martin Goulet, directeur général de Water Polo Canada.