Louis Borfiga recevait les appels de collègues étrangers mardi. Ceux-ci se désolaient des coupes radicales annoncées par Tennis Canada.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

« Ils sont peu sous le choc », a rapporté M.  Borfiga, vice-président du développement de l’élite à la fédération, mercredi. « Ils disent : c’est quand même terrible pour vous. Vous étiez le pays toujours cité en exemple, qui avait vraiment de la crédibilité. »

Effondrement des revenus en 2020

Principal maître d’œuvre sportif de la formidable lancée du tennis canadien, le Français d’origine tentait de prendre la mesure des dégâts. Au téléphone, il sonnait un peu comme un général sur un champ de bataille dévasté.

Avec l’annulation de la Coupe Rogers de Montréal et celle, plus que probable, de Toronto, Tennis Canada anticipe un effondrement de plus de 90 % de ses revenus pour l’année en cours.

Le coup de hache, annoncé à l’interne lundi et dévoilé par RDS, a été à l’avenant : 70 % des 120 employés seront mis à pied à partir du 5 juin. Du total, 40 % perdent leur poste de façon permanente. Les autres sont temporairement mis à l’arrêt, au mieux jusqu’à l’automne.

L’organisation passe donc de 120 à environ 35 employés, qui subissent des réductions salariales. Tous les secteurs sont touchés, dont les entraîneurs et le développement.

Journée noire

Évidemment, la crise sanitaire mondiale liée à la pandémie du nouveau coronavirus a mené à cette « restructuration douloureuse » et à « la journée la plus noire des 130 années d’existence de Tennis Canada », a résumé la fédération qui espère ainsi faire passer son manque à gagner de 25 à 17 M $.

Hatem McDadi, vice-président du développement, a eu la tâche délicate d’annoncer la mauvaise nouvelle aux entraîneurs touchés. Simon Larose et Frédéric Niemeyer, qui œuvrent depuis des années au centre national de Montréal, font partie du groupe.

Louis Borfiga leur a parlé peu après. Les conversations ont été brèves. « Il faut laisser passer la déception pour qu’on puisse reparler. En aucun cas, leurs compétences n’étaient mises en doute. C’est le message que je leur ai passé. »

« Le plus difficile, c’est quand même sur le plan humain, a enchaîné le responsable de l’élite. Voir des collègues perdre leur emploi, c’est vraiment très, très difficile. Je peux même dire que le tennis est loin quand on voit des entraîneurs qui étaient des amis perdre leur emploi. »

Des entraîneurs payés 100 % par des joueurs

Les têtes d’affiche comme Félix Auger-Aliassime et Bianca Andreescu ont déjà accepté de prendre à leur charge l’entièreté des salaires de leurs entraîneurs.

À court terme, la génération qui cognait à la porte de l’élite mondiale sera la plus pénalisée par le départ des entraîneurs. Par exemple, le Torontois Brayden Schnur, 24 ans et 177e au classement de l’ATP, devra trouver une façon de remplacer Niemeyer.

« Je dirais que ça va toucher quatre, cinq joueurs, pas plus, a indiqué Borfiga. Mais on peut penser à ceux qui vont passer dans cette catégorie dans un an ou deux. »

Tennis Canada devra également sabrer dans son programme de développement, qui faisait sa fierté et le distinguait d’une bonne partie du reste de la planète tennis.

C’est évident que ce ne sera plus comme avant. Je dois dire que ces dernières années, tous les jeunes Canadiens qui jouaient au tennis étaient vraiment gâtés par tout ce que faisait Tennis Canada pour eux. Il va falloir penser à une stratégie pour qu’ils écopent le moins possible.

Louis Borfiga, vice-président du développement de l’élite à Tennis Canada

Une quarantaine de joueurs de 12 à 17 ans bénéficiait de coachs payés par la fédération, des ressources et des installations au centre national du parc Jarry et des antennes régionales à Toronto et à Vancouver.

« Avant, ils étaient invités et ils pouvaient s’entraîner dans nos divers centres. Ils avaient un entraîneur et on organisait des tournées de compétition. Je ne dis pas qu’on va tout arrêter, loin de là, mais on va être obligés de se concentrer sur des priorités à définir. »

À partir d’un nouveau budget à préciser, M.  Borfiga se donne un mois pour rebâtir un plan qui s’étendra sur les deux ou trois prochaines années. Le mot d’ordre : « Faire mieux avec le peu dont on disposera. »

« Je pense qu’on va quand même y arriver, a-t-il assuré. Je ne pense pas que les jeunes qui arrivent vont être pénalisés. Tout ça va se remettre en place. Je ne pense pas qu’il va y avoir un impact négatif sur la nouvelle génération. À nous de nous adapter. Réfléchir à comment on peut vraiment les aider. »

Arrivé au Canada en 2006 devant « une page blanche », Louis Borfiga doit maintenant partir d’un tableau noir et regarder vers l’avant. « Ça ne servirait rien de pleurer sur son sort. Il faut trouver des solutions. »

Deux idées pour passer la crise

La pause forcée de tennis est un terrain fertile à la réflexion. Ainsi, le mois prochain, Patrick Mouratoglou, l’entraîneur français de Serena Williams, lancera l’Ultimate Tennis Showdown, un circuit de compétition de 50 matchs à huis clos, télévisés et disputés dans son académie de la région Nice. Fabio Fognini, Benoit Paire, David Goffin et Alexei Popyrin seront parmi les premiers protagonistes d’une initiative que Mouratoglou souhaite pérenniser au-delà de la pandémie.

Louis Borfiga est sceptique face à cette initiative. « Je n’ai pas bien compris ce qu’il veut faire, a-t-il commenté. C’est un peu la cacophonie en ce moment avec l’ATP, l’ITF, tout ça. C’est rajouter du désordre au désordre. »

Le vice-président à Tennis Canada voit d’un meilleur œil la proposition de Roger Federer de fusionner l’ATP (hommes) et la WTA (femmes) sur le plan organisationnel, une suggestion lancée sur Twitter et appuyée par plusieurs grands noms du sport, dont Billie Jean King, fondatrice de la WTA en 1973.

« C’est évident qu’il faudrait qu’ils se mettent tous d’accord, a renchéri Borfiga. Que ce soit l’ITF, l’ATP, la WTA, les grands chelems. Est-ce que ce sont des vœux pieux ? Je ne sais pas. Chacun tire la couverte vers soi. »