À quatre jours de son arrivée, la visite au Canada du chancelier allemand, Olaf Scholz, suscite des conjectures autour d’une hypothétique vente de gaz naturel liquéfié (GNL) canadien à l’Allemagne, éventualité qui divise gens d’affaires et écologistes.

Publié le 17 août
André Duchesne
André Duchesne La Presse

Dans un communiqué publié mardi par le Conseil canadien des affaires, des groupes de gens d’affaires du Canada et de l’Allemagne réclament un partenariat renforcé entre les deux pays « sur le GNL, l’hydrogène et les minéraux critiques ».

De leur côté, les groupes de défense de l’environnement annoncent une conférence de presse ce mercredi matin pour demander « au gouvernement fédéral de rejeter tout projet d’exportation de gaz sur la côte Est en raison des risques climatiques et économiques ».

Ce branle-bas est évidemment imputable au fait que l’Allemagne dépend beaucoup du gaz naturel russe pour ses besoins énergétiques, notamment pour le chauffage. Or, avec la guerre en Ukraine, la Russie menace de réduire ou carrément couper ses exportations de gaz vers l’Europe de l’Ouest, une situation préoccupante à l’approche des mois les plus froids de l’année.

« Diplomatie énergétique »

Dans un communiqué de presse annonçant la visite du chancelier allemand au Canada du 21 au 23 août, le bureau du premier ministre Justin Trudeau souligne que les deux dirigeants discuteront de nombreuses choses, dont « des façons de travailler ensemble pour préserver la sécurité énergétique et accélérer la transition mondiale vers l’énergie propre ».

Le communiqué évoque l’hydrogène et les minéraux critiques, pas le gaz, le pétrole, le charbon ou les GNL. N’empêche, la situation de l’Allemagne est tendue ; le pays devra affronter un dur hiver, et toutes sortes d’initiatives, dont la remise en marche de centrales nucléaires et au charbon, sont jaugées pour compenser le manque à gagner faute de gaz russe.

Le Canada peut-il être un fournisseur de GNL à l’Allemagne ? Certainement pas à court terme, affirme Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal.

« Il est difficile pour le Canada d’augmenter sa capacité d’exportation », dit-il en entrevue.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal

Il est physiquement impossible d’exporter davantage de gaz naturel dans les prochains mois en Allemagne. Même le pétrole, c’est impossible. Il n’y a pas d’infrastructures pour cela.

Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal

On doit regarder ailleurs pour expliquer la visite de M. Scholz, poursuit M. Pineau. « Il y a une diplomatie énergétique allemande qui date de très longtemps, dit-il. Les Allemands savent qu’ils sont en déficit énergétique et la diversification de leurs sources d’approvisionnement ne date pas d’hier. Le Canada, avec ses ressources hydroélectriques, de gaz naturel et son potentiel pour l’hydrogène, pourrait jouer un rôle important. On veut donc maintenir la relation et essayer de la faire progresser en cette période de crise. »

« Le Canada doit promouvoir ses ressources »

Maître de conférences en économie à l’Université Concordia, le professeur Moshe Lander affirme que M. Trudeau doit essayer de faire la promotion du GNL canadien auprès de son homologue allemand.

« Le Canada doit promouvoir ses ressources, dont le gaz naturel, dit M. Lander, qui enseigne aussi à McGill et à Calgary. Ça devrait être un sujet de discussion. Mais je ne pense pas que l’Allemagne sera intéressée. D’abord, parce que M. Scholz appartient au Parti social-démocrate (SPD), tout comme l’ancien chancelier Gerhard Schröder qui est maintenant un consultant rémunéré du géant russe Gazprom [il a renoncé à la présidence du conseil, mais est en froid avec la Chambre des députés]. Dans cette situation, je vois mal comment M. Scholz pourrait saper le travail de son prédécesseur. Et ensuite, pour des raisons de distance. L’Allemagne peut acheter du gaz moins cher au Moyen-Orient, parce que les frais de transport sont plus bas. »

À Ottawa, le Parti conservateur est favorable à l’exportation de GNL. « La situation en Ukraine et le contrôle qu’exerce la Russie sur les exportations sont pour nous un déclencheur, indique le député conservateur de Charlesbourg–Haute-Saint-Charles, Pierre Paul-Hus. Le Canada peut exporter du GNL – et pourquoi ne pas aider l’Europe ? Oui, on doit être moins dépendant des gaz fossiles, mais ils sont encore nécessaires. »

Le 21 juillet 2021, le gouvernement du Québec a rejeté le projet gazier de GNL Québec à Saguenay, estimant que celui-ci ne répondait pas aux conditions requises : obtenir l’acceptabilité sociale, favoriser la transition énergétique, contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Olaf Scholz séjournera au Canada du 21 au 23 août et passera par les villes de Montréal, Toronto et Stephenville, à Terre-Neuve-et-Labrador, pour visiter un salon professionnel sur l’hydrogène.

En savoir plus

  • 400 milliards de mètres cubes
    Quantité de gaz naturel consommée par l’Europe en 2021, dont 155 milliards venaient de la Russie
    Source : Commission européenne