Les États-Unis ne devraient pas hésiter à renvoyer en Russie un ancien trafiquant d’armes de haut vol pour obtenir la libération de la joueuse de basketball Brittney Griner, souligne l’auteur d’un livre de référence sur « le Marchand de la mort ».

Mis à jour le 5 août
Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Douglas Farah a convenu vendredi en entrevue à La Presse que l’échange de prisonniers actuellement envisagé par Washington peut paraître surprenant puisqu’il n’y a « aucun parallèle » possible entre le lourd passé de Viktor Bout et les accusations retenues à l’encontre de la vedette sportive américaine.

PHOTO FOURNIE PAR DOUGLAS FARAH

Douglas Farah, l’auteur d’un livre de référence sur « le Marchand de la mort », Viktor Bout.

L’ex-trafiquant, note M. Farah, a alimenté en armes plusieurs potentats dans les années 1990 en leur donnant les moyens de commettre des « atrocités sans nom » qui ont fait des milliers de morts, notamment en Afrique.

Il a été appréhendé en 2008 et condamné à 25 ans de prison aux États-Unis après avoir été piégé par des agents américains qui s’étaient fait passer pour des rebelles colombiens cherchant à renouveler leur arsenal.

Risque moindre

Mme Griner a été condamnée à neuf ans de prison pour « trafic de drogue » cette semaine à Moscou après avoir été appréhendée à la frontière russe avec une vapoteuse contenant de l’huile de cannabis. La décision a été décriée par plusieurs organisations de défense des droits de la personne.

Selon M. Farah, il faut garder en tête en considérant l’échange envisagé que Viktor Bout arrive « bientôt au stade où il pourra réclamer une libération conditionnelle » susceptible de lui permettre de sortir de prison « de toute façon ».

Le risque que prendrait Washington en l’envoyant en Russie demeure par ailleurs faible, ajoute l’auteur, puisqu’il sera incapable de recréer les réseaux et les conditions lui ayant permis de devenir l’un des plus importants trafiquants d’armes de la planète dans les années 1990 et au début des années 2000.

Ses avions ont même été utilisés un temps pour acheminer du matériel aux forces américaines en Irak, note M. Farah.

Le trafiquant, explique-t-il, avait eu l’intelligence de réaliser après la chute de l’Union soviétique qu’il pouvait facilement se procurer des avions et accéder à des stocks d’armes mal surveillés qui ont alimenté un juteux commerce.

La situation a bien changé en Russie puisque le président Vladimir Poutine mène le pays d’une main de fer et ne permet à personne de mener des opérations d’envergure sans son approbation, note M. Farah.

Quel intérêt ?

Viktor Bout, qui a des liens avec le renseignement militaire russe, aurait d’ailleurs opéré sous la supervision étroite du Kremlin dans les années précédant son arrestation, relève l’auteur.

Les talents qui permettaient à Bout de livrer parfois des armes aux deux parties engagées dans le même conflit ne présentent pas un grand intérêt aujourd’hui pour le Kremlin.

Douglas Farah, l’auteur d’un livre de référence sur « le Marchand de la mort »

Le président russe pourrait toutefois être tenté de le récupérer dans le cadre d’un échange de prisonniers afin d’envoyer le message que son régime n’abandonne pas ses proches.

Il pourrait aussi, note M. Farah, chercher à présenter sa libération comme une victoire face aux États-Unis dans le contexte tendu découlant de l’invasion de l’Ukraine.

L’idée d’organiser un échange de prisonniers incluant Viktor Bout a été soumise au Kremlin par l’administration américaine il y a plusieurs semaines sans obtenir de réponse immédiate, selon plusieurs médias du pays.

L’échange proposé inclurait Brittney Griner, mais aussi un autre Américain détenu en Russie, Paul Whelan, qui a été condamné pour espionnage.

Le secrétaire d’État américain, Anthony Blinken, a annoncé la semaine dernière que l’administration avait soumis une « offre substantielle » à la Russie sans donner de détails.

Il s’est entretenu directement à ce sujet avec le ministre des Affaires étrangères de Russie Sergueï Lavrov, qui a ouvert la porte vendredi à des discussions formelles.

Selon l’Agence France-Presse, le représentant russe a précisé que Moscou était « prêt à discuter » dans le cadre d’un forum dédié que les deux pays avaient convenu de créer l’année dernière.

CNN rapporte que des hauts responsables du département de la Justice américain étaient opposés à l’idée d’utiliser Viktor Bout dans le cadre d’un échange de prisonniers, mais que le président Joe Biden a donné son aval au scénario.

« Il y aura sans doute un prix politique à payer à ce sujet. Mais la libération de Brittney Griner représenterait un gain important », conclut M. Farah.