Jamais l’Occident n’a autant souhaité voir la population de la Russie se retourner contre le régime de Vladimir Poutine. Or, c’est plutôt une chasse aux sorcières incitée par le Kremlin qui s’amorce dans le pays.

Publié le 16 avril
Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

Une enseignante antiguerre dénoncée à la police par ses élèves. Un couple appréhendé pour avoir discuté des victimes de la guerre dans un café. Une femme dénoncée par un voisin pour avoir affiché un message pacifiste sur son balcon.

Des Russes ont commencé à dénoncer leurs voisins, collègues et amis qui s’opposent à l’invasion de l’Ukraine, créant un climat où toute divergence avec la propagande officielle du Kremlin peut être lourde de conséquences.

« La délation, c’est catastrophique comme comportement, explique en entrevue Alexandre, citoyen russe spécialiste des relations publiques et militant antiguerre qui a quitté Moscou pour l’Europe de l’Est il y a quelques jours. Cela vise à effrayer, à faire peur aux gens. C’est une chose qui n’a pas sa place dans un pays moderne. »

Au début du mois d’avril, le Kremlin a créé une ligne téléphonique et un site web et envoyé des textos de masse aux habitants de diverses régions de la Russie pour les inciter à dénoncer les « traîtres ».

Le mois dernier, Vladimir Poutine a appelé à une « autopurification » de la société russe pour la « nettoyer ».

Symbole de cette nouvelle vague de dénonciations : Irina Gen, professeure d’anglais de 45 ans de la ville de Penza, au sud-est de Moscou. Le mois dernier, Mme Gen a tenu des propos antiguerre devant deux élèves de 12 ans qui étaient venues lui demander pourquoi elles ne pouvaient plus participer à une compétition sportive prévue en Europe.

« Cela va continuer tant que la Russie ne commencera pas à se comporter de manière civilisée, leur a-t-elle dit au cours de cette conversation. L’Ukraine est un État souverain. Nous avons un régime totalitaire. Ici, toute dissidence est considérée comme un crime de la pensée. »

Enregistrée à son insu par une des élèves, la conversation a été relayée aux autorités, et a coûté son emploi à Mme Gen. L’enseignante fait maintenant face à une possible peine d’emprisonnement de 10 ans en vertu d’une nouvelle loi qui interdit de critiquer la guerre en Ukraine.

  • Dmitri Mouratov, éditeur du journal indépendant Novaïa Gazeta, s’est pris en photo après avoir été aspergé de peinture rouge à bord d’un train le 7 avril dernier.

    PHOTO PUBLIÉE SUR LE TELEGRAM DE NOVAÏA GAZETA, ASSOCIATED PRESS

    Dmitri Mouratov, éditeur du journal indépendant Novaïa Gazeta, s’est pris en photo après avoir été aspergé de peinture rouge à bord d’un train le 7 avril dernier.

  • Photo de la cabine de train de Dmitri Mouratov

    PHOTO PUBLIÉE PAR NOVAÏA GAZETA, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Photo de la cabine de train de Dmitri Mouratov

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Depuis, les médias et les organismes de défense des droits civiques en Russie ont fait état de nombreux autres cas de délation, de « listes noires » d’« opposants à la mère patrie », tandis que des critiques de la guerre ont vu la porte de leur appartement marquée de la lettre Z, utilisée par le pouvoir pour promouvoir l’invasion de l’Ukraine. La semaine dernière, Dmitri Mouratov, lauréat du prix Nobel de la paix et éditeur du journal indépendant Novaïa Gazeta, critique du Kremlin, dont la publication est actuellement suspendue, a été agressé à bord d’un train par deux hommes qui l’ont aspergé de peinture rouge.

Pas d’unanimité

Paradoxalement, ces agressions et ces actes de délation montrent qu’il y a des tensions et des désaccords au sein de la société russe, note Guillaume Sauvé, spécialiste de la Russie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

« S’il y a autant de gens qui se font dénoncer, c’est qu’il y a des Russes qui disent des choses dénonçables. De toute évidence, il n’y a pas unanimité au sujet de la guerre en Ukraine. »

M. Sauvé note qu’il est difficile de savoir combien de Russes sont opposés à la guerre dans un pays où même répondre à des sondages d’opinion est risqué.

Une minorité est contre la guerre, ce qui représente quand même des millions de personnes.

Guillaume Sauvé, spécialiste de la Russie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Dès le début de l’invasion russe, le ministère de l’Éducation de Russie a envoyé à toutes les écoles russes un discours que tous les enseignants étaient censés lire à leurs élèves pour leur inculquer la « bonne » interprétation de la guerre en Ukraine.

« Il paraît qu’il y avait beaucoup de résistance : des enseignants ne le lisaient pas, ou alors le lisaient et les élèves, dont certains sont presque des adultes, trouvaient ça complètement ridicule. Les gens ne sont pas bêtes », note M. Sauvé.

De participation forcée à non-participation

Bien des commentateurs ont établi un lien avec les techniques de Joseph Staline, le dictateur qui a érigé la délation en système dans les années 1930. À cette époque, l’URSS était un jeune État totalitaire construit sur la base de la participation obligatoire pour toute sa population au projet d’économie planifiée par l’État.

Pour Alexandre, citoyen russe qui veut taire son nom de famille, car il doit retourner en Russie dans moins de deux mois, à l’expiration de son visa de touriste dans un pays d’Europe de l’Est, la situation actuelle est toutefois bien différente.

La force du régime de Vladimir Poutine est qu’il est construit sur la base de la non-participation de la population, dit-il.

Poutine a nourri l’apolitisme et l’impuissance chez les Russes. Les gens ne s’intéressent pas à la politique et acceptent les opinions que l’État impose. C’est la base du régime.

Alexandre, citoyen russe et militant antiguerre

Contrairement à ce qui se passait à l’époque stalinienne, où des pans entiers de la société russe étaient visés par les répressions et les dénonciations, la vague actuelle est plus ciblée, dit-il. « Actuellement, on ne parle pas de répression de masse. Les dénonciations frappent surtout la presse indépendante, les figures d’opposition et les militants. »

Luca Sollai, doctorant et chargé de cours au département d’histoire et au département de littératures et de langues du monde de l’Université de Montréal, dit ne pas être surpris par la montée des cas de délation en Russie depuis l’invasion de l’Ukraine.

« En situation de guerre, on voit la propagande prendre plus de place, on voit une restriction de la liberté d’opinion, dit-il. C’est vrai dans les pays démocratiques, et c’est encore plus vrai dans les pays qui n’ont pas de structures démocratiques, comme la Russie. »

Cette tendance est appelée à se poursuivre tant et aussi longtemps que le pays sera en guerre. « Sur le plan diplomatique, nous en sommes à une impasse, et donc le conflit pourrait perdurer longtemps encore. »

Délation : quand le Texas s’y met

La Russie n’est pas le seul État à encourager la dénonciation. Au Texas, une loi qui interdit toute forme d’avortement après six semaines de grossesse, y compris les cas de viol, inclut une mesure plutôt inhabituelle : elle autorise les habitants de l’État à poursuivre toute personne ayant aidé à un avortement. Il peut s’agir de cliniques, de médecins, d’infirmières ou même d’un chauffeur de taxi qui aurait conduit une femme pour qu’elle se fasse avorter. Des groupes antiavortement ont mis sur pied des lignes téléphoniques et des sites internet où le public peut dénoncer les gens qui aident des femmes à subir un avortement. Jusqu’à 10 000 $ peuvent être réclamés par un citoyen à la personne poursuivie. Dans son jugement dissident sur la loi rendu l’an dernier, la juge de la Cour suprême Sonia Sotomayor avait dénoncé ce système, écrivant qu’il s’appuyait sur des « chasseurs de primes ».

En savoir plus

  • 13 000
    Nombre de personnes arrêtées en Russie après avoir manifesté dans les jours qui ont suivi l’invasion de l’Ukraine. Fortement réprimées, les manifestations ont depuis cessé.
    SOURCE : OVD-Info, groupe russe de défense des droits civiques