Tandis que des civils sont bombardés en Ukraine, les 27 dirigeants des pays membres de l’Union européenne (UE) se retrouvent jeudi et vendredi dans le décor somptueux du château de Versailles.

Publié le 11 mars
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Cette rencontre, prévue de longue date, devait porter sur les nouveaux modèles de croissance pour l’UE.

Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie a complètement chamboulé le programme, forçant ses acteurs à aborder les sujets plus pressants de la souveraineté militaire et énergétique de l’UE, qui doit notamment faire face à la dure réalité de sa dépendance au gaz russe.

La question d’une adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE est également sur la table, alors que l’Ukraine, en quête désespérée de soutiens internationaux, vient de faire une demande urgente en ce sens.

Mais de l’avis général, il est peu probable que les 27 accèdent à cette demande, même si certains pays y sont plus favorables que d’autres.

Le premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte, a d’ailleurs écarté cette option jeudi, dans une déclaration sans ambiguïté.

PHOTO SARAH MEYSSONNIER, REUTERS

Mark Rutte, premier ministre des Pays-Bas

Il n’existe « pas de procédure rapide d’adhésion à l’UE… L’adhésion de l’Ukraine à l’UE est une question de long terme, si vraiment cela en est une », a-t-il fait valoir au moment de son arrivée à Versailles, tout en disant vouloir « travailler intensément » avec l’ex-république soviétique.

Long processus

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait évoqué la possibilité d’une intégration de l’Ukraine à l’UE quelques jours après le début de l’invasion russe.

Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, avait aussitôt exhorté l’UE à intégrer son pays « sans délai », avant de déposer une candidature formelle le 28 février. Une initiative suivie, dans la foulée, par la Moldavie et la Géorgie.

Huit États membres (la République tchèque, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, l’Estonie, la Pologne, la Slovaquie et la Slovénie) ont immédiatement appuyé la démarche des trois pays. Mais si l’idée séduit sur papier, elle est peu réaliste dans les faits.

Il faut savoir que l’adhésion à l’Union européenne relève d’un processus long et exigeant.

L’unanimité parmi les 27 États membres est nécessaire et les démarches impliquent des négociations complexes sur des centaines de sujets et des critères difficiles à respecter, à plus forte raison pour un pays en guerre, comme la stabilité politique et une économie de marché viable.

Certains États doivent d’ailleurs attendre des années avant de voir leur candidature acceptée. « Ce processus ne dure jamais moins de trois ans… et parfois jusqu’à 15 ans », souligne Sylvain Kahn, spécialiste de l’Union européenne à Sciences Po.

Il est par ailleurs probable qu’une adhésion accélérée de l’Ukraine ferait grincer des dents des pays qui croupissent encore sur la liste d’attente, comme la Macédoine, le Monténégro, la Serbie, l’Albanie et la Turquie, qui est candidate depuis… 1999.

La crainte d’une escalade militaire explique aussi les réticences de l’UE. L’Union européenne n’est certes pas une alliance militaire comme l’OTAN. Son ADN dit même tout le contraire.

Mais l’article 47.2 du traité de Lisbonne dit que les pays de l’UE doivent porter assistance immédiate à tout autre membre de l’UE qui subirait une agression d’un tiers.

PHOTO FOURNIE PAR SYLVAIN KAHN

Sylvain Kahn, spécialiste de l’Union européenne à Sciences Po

Cela veut dire que, dès le jour de l’adhésion, les autres pays de l’UE entreraient de facto en guerre contre la Russie.

Sylvain Kahn, spécialiste de l’Union européenne à Sciences Po

Un scénario absolument non envisageable, d’autant qu’il déboucherait inévitablement sur une entrée en scène de l’OTAN, une majorité de pays de l’UE faisant partie de l’Alliance atlantique.

Il est peu probable, dans ce contexte, que l’UE lance le processus formel d’examen de la candidature ukrainienne.

Spécialiste de questions européennes à Sciences Po, le politologue Christian Lequesne reconnaît toutefois qu’il est « difficile pour l’UE de ne pas prendre la balle du symbole au bond ».

L’adhésion étant exclue à court et moyen terme, il est plus probable, selon l’expert, que les 27 « feront une déclaration de principe » selon laquelle l’Ukraine, tout comme la Géorgie et la Moldavie, a « vocation » à entrer dans l’UE.

PHOTO LUDOVIC MARIN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Emmanuel Macron, président de la République française

Moins tranché que son homologue néerlandais, le président Emmanuel Macron s’est d’ailleurs exprimé en ce sens jeudi : « Est-ce qu’on peut aujourd’hui ouvrir une procédure d’adhésion avec un pays en guerre ? Je ne le crois pas. Est-ce qu’on doit fermer la porte et dire jamais ? Ce serait injuste », a-t-il affirmé.

« Pas une fête »

Ironique : c’est au château de Versailles qu’Emmanuel Macron avait reçu Vladimir Poutine, le 30 mai 2017.

Tout juste élu, le jeune président était alors en quête d’une relance des relations avec Moscou après les tensions liées à l’annexion de la Crimée et les combats dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine.

Cinq ans plus tard, il y accueille dans la gravité les dirigeants européens, tous unis contre le président russe.

PHOTO LUDOVIC MARIN, REUTERS

La rencontre des dirigeants de l’Union européenne à Versailles doit notamment toucher aux sujets de la souveraineté militaire et énergétique.

Les autorités se disent conscientes du décalage entre le décor opulent du sommet et les images des villes ukrainiennes bombardées et des civils en fuite qui provoquent une immense émotion en Europe. Mais « il ne s’agit pas d’une fête », a souligné le secrétaire d’État français aux Affaires européennes.

Un dîner de travail était prévu jeudi dans la galerie des Glaces, où fut signé le traité ayant mis fin à la Première Guerre mondiale.

Avec l’Agence France-Presse