L’Ukraine est seule à se battre contre l’invasion russe et il est à peu près hors de question que d’autres pays s’impliquent dans les combats à ses côtés. Mais cette guerre va tout de même accentuer la pression sur de nombreux pays voisins et déstabiliser davantage une région où des zones de tension subsistent, préviennent des experts.

Publié le 25 février
Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

« Je ne vois pas comment le conflit actuel pourrait déborder et devenir régional. Il faudrait vraiment que les Russes attaquent un pays de l’OTAN, comme la Pologne ou les pays baltes. Mais la Russie sait très bien que cela signifierait un conflit majeur. Et personne n’est intéressé à ce que l’Europe plonge dans la guerre. Tous les acteurs dans la scène savent quel est leur rôle à jouer », assure Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et ancien conseiller principal du ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion, pendant le premier mandat de Justin Trudeau.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Mais la volonté des membres de l’OTAN d’éviter de s’impliquer directement dans le conflit n’empêchera pas l’invasion d’avoir une incidence régionale, prévient de son côté Anessa Kimball, qui dirige le Centre sur la sécurité internationale à l’École supérieure des études internationales de l’Université Laval.

« Les partenaires de l’OTAN veulent que ce soit assez limité, mais même si on se concentre sur l’Ukraine aujourd’hui, c’est une région où il y a plusieurs points d’instabilité et qui est de plus en plus déstabilisée », prévient la directrice.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

D’autres points de tension autour de l’Ukraine

Anessa Kimball cite la Géorgie, où un conflit « gelé » depuis 2008 s’est soldé par l’occupation de deux régions séparatistes par les forces russes, la Pologne, la Slovaquie, la Roumanie et la Hongrie, qui partagent une frontière avec l’Ukraine et vont s’inquiéter des répercussions à leurs portes, la Moldavie, qui dit rester neutre, mais fait face à une « crise migratoire » avec l’accueil de réfugiés ukrainiens, le Kazakhstan, où des troupes russes ont récemment aidé à mater une révolte contre le gouvernement.

Le risque de déstabilisation est très élevé.

Anessa Kimball, à la tête du Centre sur la sécurité internationale à l’École supérieure des études internationales de l’Université Laval

Sueurs froides

« Ce qui est le plus inquiétant dans tout ça, c’est qu’on n’est pas vraiment certains des visées de Poutine. Cette incursion en Ukraine est inquiétante par rapport à l’étendue des objectifs russes. Et ce qui m’inquiète, c’est que ça va peut-être changer sa perception par rapport au risque. Est-ce que ça va mener à un élargissement de ses ambitions ? », demande de son côté Stéfanie Von Hlatky, professeure associée à l’Université Queen’s et spécialiste de la coopération militaire, dont les travaux ont parfois été financés par l’OTAN et le ministère canadien de la Défense.

PHOTO FOURNIE PAR STÉFANIE VON HLATKY

Stéfanie Von Hlatky, professeure associée à l’Université Queen’s

Je pense que tous les pays qui sont sortis de l’URSS pour se tourner vers l’Occident ont des sueurs froides en ce moment, en voyant le comportement de la Russie et l’étendue des moyens militaires qu’elle déploie.

Stéfanie Von Hlatky, professeure associée à l’Université Queen’s

« Même pour les pays qui bénéficient de la protection de l’OTAN, comme les pays baltes, il faut se rappeler qu’ils étaient particulièrement visés par les demandes formulées par la Russie, qui appelait à un retrait des forces de l’OTAN dans ces pays, souligne-t-elle. Et si on commence à utiliser la force militaire pour atteindre ses objectifs, alors… »

Elle cite aussi le cas de la Biélorussie, alliée de la Russie, où des forces militaires russes sont déployées, et qui, dans le contexte actuel, « a encore moins de marge de manœuvre qu’auparavant » pour faire ses propres choix à l’avenir.

Mme Hlatky croit que l’Occident ne peut se permettre d’accéder aux demandes de la Russie sur l’ordre à imposer dans cette région du monde. Elle croit que c’est la fermeté qui permettra de réduire la déstabilisation.

« Le temps de la diplomatie est terminé. Maintenant, ce qu’il faut faire, c’est réduire les options de M. Poutine, réduire ses options stratégiques, son espace politique sur l’échiquier international, utiliser les sanctions économiques et la dissuasion militaire au sens pur », croit-elle.

En quête de stabilité

Jocelyn Coulon, de son côté, voit les choses différemment. La stabilisation de la région mérite que les États donnent une chance à la discussion, à la négociation et à la diplomatie, souligne-t-il.

On ne peut pas refuser de discuter. Il faut stabiliser la situation en Europe, chercher la conclusion d’un cessez-le-feu et le retour des diplomates.

Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Si la Russie remporte la guerre et installe un nouveau régime en Ukraine, il faudra négocier une fois de plus, croit-il.

« Il faudra bien parler avec les autorités locales. C’est un peu comme l’Afghanistan : les talibans ont pris le pouvoir, et il faut se faire une raison, car c’est avec les talibans qu’on devra discuter à l’avenir. L’objectif ultime, c’est la sécurité du continent. Tout le monde plastronne, tout le monde déchire sa chemise, pousse les hauts cris, mais à un moment donné, il faut revenir sur terre, et prendre le monde comme il est. Pas comme on voudrait qu’il soit », explique-t-il.