(Paris) L’un des piliers de l’hebdomadaire satirique français « Le Canard enchaîné » a travaillé dans les années 1960 pour les services secrets de la Tchécoslovaquie, alors vassale de l’Union soviétique, affirme mardi le magazine français L’Obs.  

Publié le 15 février
Agence France-Presse

Citant un dossier du StB, les services secrets tchécoslovaques, exhumé par l’historien tchèque Jan Koura, vice-recteur à l’université Charles de Prague, l’hebdomadaire relate que Jean Clémentin, une des grandes plumes du « Canard », a espionné pour le compte de ce pays du bloc de l’Est, satellite de l’URSS.

Payé par le camp soviétique

« De 1957 à 1969, Jean Clémentin a aussi été un espion stipendié des Tchécoslovaques, donc du camp soviétique », explique L’Obs dans son enquête.

« Nous ne sommes évidemment pas au courant, nous sommes sidérés », a affirmé à l’AFP Nicolas Brimo, directeur actuel de la publication, ajoutant que « s’il y avait quelque chose de plus à ajouter, nous le ferons dans notre journal ».

Entre 1957 et 1969, « Pipa » (son nom de code) a « remis pas moins de 300 notes, au cours de 270 rencontres en France et à l’étranger.

Il a également participé activement — et consciemment — à trois opérations de désinformation, en publiant dans Le Canard enchaîné des articles conçus par la StB », affirme l’enquête.

« Il a même été envoyé à Londres et à Bonn (alors capitale de l’Allemagne de l’ouest, NDLR) par le service secret dans le but de récolter des renseignements ».  

Le journaliste est actuellement âgé de 98 ans. Il est aujourd’hui protégé de toute poursuite par la prescription.  

M. Clémentin, toujours selon la même enquête, aurait assumé ses premières sympathies pour le bloc de l’Est lors de sa couverture de la guerre d’Indochine (1946-1954), où il fut écœuré par les méthodes de l’armée coloniale française. C’est sur ce thème que commence sa collaboration avec un membre de l’ambassade tchécoslovaque à Paris, qui deviendra son officier traitant.  

Le journaliste avoue son attirance pour les « démocraties populaires de l’Est, » mais […] « il y a aussi l’appât du gain », assure l’enquête. « Il aime l’argent », écrira son officier traitant, relevant que l’homme déjà marié à deux reprises, qui revendique avoir « cinq maîtresses », n’a pas les revenus suffisants pour subvenir à son train de vie.  

« Au total, dans les cinq premières années de sa collaboration active, ses officiers traitants […] lui confieront de la main à la main 23 600 francs, soit environ 40 000 euros (58 000 dollars canadiens) d’aujourd’hui », explique l’Obs, qui évoque aussi « une maison à Meudon, dans la banlieue bourgeoise de la capitale ».

L’enquête indique aussi qu’à Paris, la Direction de la surveillance du territoire (DST, responsable du contre-espionnage, assuré aujourd’hui par la DGSI, Direction générale de la Sécurité intérieure) avait bien des doutes sur le rôle du cadre du Canard, sans jamais déclencher de poursuites.

M. Clémentin prendra sa retraite en 1989, année de la chute du mur de Berlin. Soit 20 ans après sa dernière rencontre avec un officier de la Tchécoslovaquie, aujourd’hui appelée République tchèque, membre de l’Union européenne.