(Paris) Pédophilie, inceste, silence. Un an après l’écrivain Gabriel Matzneff, une autre figure du tout Paris intellectuel, Olivier Duhamel, est déboulonnée par un livre coup de poing l’accusant d’inceste et dénonçant la complaisance de la grande « famille » de l’intelligentsia française.

Cécile FEUILLATRE
Agence France-Presse

Dans un livre à paraître jeudi, Camille Kouchner -fille du fondateur de Médecins sans frontières, et ancien ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner- accuse son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau à l’adolescence. Des faits qui auraient eu lieu à la fin des années 80, dans le silence de La Familia grande, titre du livre et surnom que se donnait cette bande d’amis, intellectuels et artistes de gauche, fascinés par la révolution cubaine.

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La Familia grande, le livre de Camille Kouchner, dont des extraits publiés récemment désignent Olivier Duhamel comme auteur d'un inceste. Le titre reprend le surnom que se donnait une bande d’amis, intellectuels et artistes de gauche, fascinés par la révolution cubaine.

Avant même la sortie de l’ouvrage (chez Seuil), dont les bonnes feuilles ont été publiées dans la presse, M. Duhamel, 70 ans, a démissionné de toutes ses fonctions. Et cet habitué des plateaux télé, ex-président de la prestigieuse Fondation nationale des sciences politiques, est désormais visé par une enquête pour « viols et agressions sexuelles ».

Camille Kouchner, 45 ans aujourd’hui, s’est d’abord tue, à la demande de son frère victime, avant de commencer à parler à son entourage, dont sa mère Évelyne Pisier-sœur de l’actrice Marie-France Pisier-, qui n’a jamais lâché son mari. « Très vite, le microcosme des gens de pouvoir, Saint-Germain-des-Prés, a été informé. Beaucoup savaient et la plupart ont fait comme si de rien n’était », écrit Mme Kouchner.

Des mécanismes qui rappellent cruellement l’affaire Matzneff. Il y a un an, dans son livre « Le Consentement », Vanessa Springora décrivait l’emprise exercée sur elle par l’écrivain pédophile, avec qui, adolescente, elle a eu une relation.

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L'écrivain Gabriel Matzneff, en 2014.

Elle exposait ce que le milieu littéraire parisien avait toujours su et vu, sans jamais le condamner : la pédophilie assumée et revendiquée de l’écrivain, aujourd’hui visé par une enquête pour viols sur mineurs de moins de 15 ans.

L’affaire, qui a eu un écho international, a aussi révélé une certaine complaisance française, celle d’« une autre époque », avant Metoo, et celle d’une autre génération, les post-soixante-huitards marqués par la libération des mœurs, de la sexualité, de la société.

« Famille consanguine »

« Une autre époque ? » Tristane Banon, qui dans les années 2000 a été une des premières à raconter avoir été victime d’une agression de la part de Dominique Strauss Kahn, réfute l’argument. Quatre ans avant l’affaire de l’hôtel Sofitel de New York, son témoignage -qui a donné lieu à une plainte classée sans suite- avait été accueilli dans l’indifférence ou le sarcasme.

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Tristane Banon, l'auteure française qui a poursuivi Dominique Strauss Kahn.

« Quelle que soit la période dont on parle, c’est le même schéma, d’une constance ahurissante, qui se reproduit, et qui rend dingue », dit-elle à l’AFP.

Relevant le « courage » de Camille Kouchner, qui brise le silence « de la famille, de la famille élargie, puis de la famille politique », Mme Banon souligne « l’entre-soi » et « la consanguinité » de tous ces milieux.

Une affaire de pédophilie incestueuse mettant en scène des personnalités qui appartiennent aux élites sociales françaises : on est dans la lignée de ce qui s’est passé avec Matzneff.

Pierre Verdrager, sociologue spécialiste de la pédophilie.

Les violences sexuelles touchent tous les milieux sociaux, insistent cependant les spécialistes, et près d’une personne sur 10 aurait été victime d’inceste, selon les estimations.

« Quel que soit le milieu social, les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes : abus de confiance, chantage affectif, pouvoir de l’adulte sur l’enfant. Et le silence. C’est le propre de l’inceste, il en est constitutif », explique à l’AFP la spécialiste des violences sexuelles, Alice Debauche.

Les gens préfèrent ne pas savoir, car reconnaître la réalité de l’inceste, c’est accepter de voir une partie de son monde s’écrouler. On commence à accepter qu’il y a des victimes. Mais on a du mal à reconnaître qu’il y a des agresseurs.

Alice Debauche, spécialiste des violences sexuelles.

Le silence apparait donc d’autant plus assourdissant lorsqu’il est brisé au sein d’un milieu favorisé, et donc médiatisé.  

« Un seul scandale ne peut pas détruire tout l’édifice. Mais je crois qu’on est dans une séquence historique », estime M. Verdrager.

Pour autant, « le chemin est encore très long », estime Mme Banon. « Il est très difficile de bousculer l’ordre établi ».