(Oslo) Les masques sont rares, les distances inégalement respectées, mais la chaîne humaine s’ébranle, bravant les risques épidémiologiques : dans les rues quasi désertes d’Oslo, des militants jettent leurs dernières forces pour sauver un bâtiment marqué de l’empreinte de Picasso.

Pierre-Henry DESHAYES
Agence France-Presse

Endommagé par le sanglant attentat perpétré à proximité par Anders Behring Breivik en 2011, le « bloc Y », un complexe de bureaux gouvernementaux ainsi nommé en raison de sa forme, est promis à une démolition imminente.

Ses parois grises en béton naturel abritent deux dessins de Picasso, gravés là, au jet de sable, par l’artiste norvégien Carl Nesjar.

Côté rue, « Les Pêcheurs » met en scène trois hommes hissant dans leur barque leurs prises démesurément grandes. À l’accueil, « La Mouette » représente un volatile gobant, toutes ailes déployées, un poisson anonyme.  

Tracées dans le style enfantin caractéristique du maître espagnol, les deux œuvres vont être découpées pour être intégrées dans de nouveaux bâtiments du gouvernement appelés à se dresser à l’avenir dans ce quartier hyper central.

Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille.

« On va s’en mordre les doigts pendant de nombreuses années », s’insurge Erik Lie, un des 200 Norvégiens, tout au plus, venus en ce matin glacial de mai former une chaîne devant l’immeuble achevé en 1969.

« J’espère que les jeux ne sont pas faits », dit-il sous son bonnet orange proclamant « Laissez Y en place ». Avant d’ajouter, fataliste : « mais, dans peu de temps, ce sera probablement un champ de ruines ».

Symbole de démocratie

Coronavirus oblige, les protestataires sont reliés entre eux par des rubans d’un mètre, autant de maillons censés éviter trop de proximité physique.

Animés par l’énergie du désespoir, ils rêvent encore d’arracher le bâtiment, précieux écrin des dessins de Picasso, aux griffes des pelleteuses.

Derrière eux, à l’abri de hautes palissades, le bruit de scies métalliques indique cependant que les préparatifs vont bon train. Selon Statsbygg, l’agence publique chargée du chantier, les œuvres du maître devraient être démontées d’ici au début de l’été.

Construit lui aussi dans les années d’après-guerre, l’imposant « bloc H », tout proche, abritait les bureaux du premier ministre jusqu’à ce que Breivik y fasse exploser une camionnette bourrée de 950 kg d’explosifs. L’édifice sera pour sa part rénové et continuera de trôner dans le nouveau quartier des ministères.

Pour les défenseurs du patrimoine, le symbole est fort : ces bâtiments sont restés debout quand bien même l’extrémiste de droite a essayé de les abattre et, avec eux, la démocratie.

« Le “bloc Y” est un immeuble emblématique qui a survécu à une attaque terroriste et maintenant le pouvoir veut le démolir sans que personne ne sache vraiment dire pourquoi », s’indigne Tone Dalen, une des figures de proue de la résistance citoyenne.  

Pour le gouvernement, la destruction du « bloc Y » pour faire place à de nouvelles constructions a été une décision difficile à prendre mais indispensable.

« Cela améliorera la sécurité et l’accessibilité pour les cyclistes et les piétons, débouchera sur un espace plus ouvert et plus vert ainsi que sur des bureaux adaptés pour les futurs ministères », assure le ministre de la Modernisation, Nikolai Astrup.

Trop tard

« Les Pêcheurs » et « La Mouette » – dont les Norvégiens ont longtemps ignoré l’existence jusqu’à ce que la question de leur relocalisation soit soulevée – devraient aussi, dit-on, être davantage accessibles au public.

« Beaucoup croient que ce n’est que Picasso qui mérite d’être conservé mais c’est aussi l’architecture et l’interaction entre le “bloc Y” et le “bloc H”, l’histoire que cela représente », objecte Erik Lie.

« Ce sont des monuments qui illustrent la reconstruction de la Norvège après la guerre et tout ce que j’associe au développement de la société moderne », souligne-t-il.

Leur esthétique, brute et mal dégrossie, est peut-être discutable mais, disent les partisans de leur préservation, on ne peut pas détruire tout ce qu’on n’aime pas.

« Peut-être qu’on ne trouve pas ça beau aujourd’hui mais, dans 30 ans, on pensera peut-être le contraire », observe Cecilie Geelmuyden, une fonctionnaire de 50 ans.

Un pari sur l’avenir hautement aléatoire. Malgré la multiplication des opérations coup de poing, compliquées par la situation sanitaire, le compte à rebours de la démolition semble irrémédiablement enclenché.

Saisie, la justice devrait se prononcer après l’été. Trop tard, sans doute : d’ici là, le « bloc Y » ne sera vraisemblablement plus qu’un amas de gravats.