Lundi, les dignitaires se rassembleront à Auschwitz en Pologne pour souligner le 75e anniversaire de la libération du camp de concentration, devenu le principal symbole de l’Holocauste. Mais alors que le nombre de survivants diminue chaque année, une question se pose : que restera-t-il lorsqu’ils auront disparu ?

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

« Ils semblaient tous des revenants que la brise la plus légère pouvait jeter sur le sol. »

Dans La Presse du 2 février 1945, comme dans de nombreux autres journaux à travers le monde ce jour-là, une description de la libération en Pologne du camp d’Auschwitz (Oświęcim, en polonais) paraît au bas de la première page. La dépêche est une traduction du compte rendu d’un correspondant russe, Boris Polevoï (ou Polevoy, selon différentes graphies), qui a suivi l’Armée rouge lors de son entrée, le 27 janvier 1945, dans ce qui était – on le comprendra plus tard – le plus grand camp de concentration et d’extermination mis sur pied par le régime nazi.

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Une de La Presse du 2 février 1945

C’est un tout petit article, presque un entrefilet, noyé parmi les nouvelles du front qui racontent l’avancée des Alliés à l’ouest près du Rhin, celle des Russes à l’est aux portes de Berlin, et la débandade des nazis. Outre cette description imagée des prisonniers émaciés qui accueillent les Russes, le journaliste s’attarde surtout à décrire le fonctionnement de cette « gigantesque usine de la mort », de l’arrivée des trains au tri des prisonniers qui seront envoyés à la mort ou aux travaux forcés, jusqu’aux moyens utilisés pour tuer plus d’un million de personnes – en très grande majorité des Juifs venus de toute l’Europe, mais aussi des Roms (tziganes), des communistes, des homosexuels, des prêtres catholiques, des résistants…

Mais en cet hiver 1945, ce n’est pas la première fois que les atrocités des camps de concentration, ni même celui d’Auschwitz, sont évoquées dans les journaux. En 1942, par exemple, un article publié dans La Presse coiffé du titre « Conditions de vie atroces au camp d’Oswiecim » reprend le témoignage d’un prisonnier polonais qui décrit les travaux forcés, le manque de nourriture, la brutalité des gardiens, les cadavres qui « sont dépouillés de leurs vêtements avant d’être empilés sur des charrettes pour être portés à la fosse commune ». Mais il faudra encore attendre 1944, avec la libération des premiers camps, pour comprendre toute l’horreur de la « Solution finale » mise en place par les nazis.

PHOTO MARKUS SCHREIBER, ASSOCIATED PRESS

L’inscription Arbeit Macht Frei, que l’on peut traduire par « Le travail rend libre », surplombe l’entrée du camp.

Et encore. « Peut-on vraiment dire qu’on comprend ce qui s’est passé ? », se demande Jack Jedwab, président de l’Association des études canadiennes et lui-même fils d’une survivante d’Auschwitz.

« La première fois que j’ai visité Auschwitz, j’ai eu une réaction assez cynique envers des gens qui disaient maintenant comprendre ce qui s’est passé », raconte-t-il.

Je pense qu’il faut visiter Auschwitz, si on a la chance de le faire, pour mieux connaître, mieux comprendre. Mais de là à dire qu’on comprend ce qui s’est passé… Je trouve ça un peu fort.

Jack Jedwab, président de l’Association des études canadiennes

Mémoire d’un symbole

Si le jour de la libération du camp d’Auschwitz (et de Birkenau, à trois kilomètres de là) n’a pas connu de retentissement exceptionnel sur le coup, cette date symbolique a été choisie 60 ans plus tard, en 2005, pour commémorer les victimes de l’Holocauste.

PHOTO FOURNIE PAR YAD VASHEM, REUTERS

Prisonniers dans une baraque du camp d’Auschwitz-Birkenau, peu après sa libération, en 1945

« Plus les années passent, mois il y a de survivants capables de témoigner », observe Jack Jedwab, qui assistera en Pologne aux cérémonies du 75e anniversaire de la libération du camp. « On va dépendre de plus en plus des témoignages filmés ou écrits pour apprendre ce qui s’est passé. Mais ce n’est pas comme entendre directement ces gens nous raconter. »

Les voix des survivants se taisent, leur souvenir s’efface. Les bâtiments du camp, transformés en musée, se dégradent. Même les objets des anciens prisonniers – les piles de chaussures, de valises, de lunettes qui sont exposées dans ce qui est devenu un musée à Auschwitz – tombent en poussière.

« Il y a des débats actuellement sur le maintien des expositions, par exemple, si on doit garder ces chaussures ou les remplacer », dit Jack Jedwab. « Au fil des ans, malgré tous les moyens pour les préserver, il y a eu une dégradation. Mais si on remplace les vraies chaussures par d’autres chaussures qui ressemblent aux vraies chaussures, est-ce que ça encouragera des négationnistes à dire que tout ça est faux ? »

PHOTO JANEK SKARZYNSKI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Les souliers des victimes du camp sont exposés dans une vitrine.

Comment perpétuer la mémoire de l’Holocauste ? Cette question habite Charlotte Schallié, aujourd’hui professeure à l’Université de Victoria, dont la grand-mère a péri à Auschwitz. « Nous sommes à un moment critique », nous explique-t-elle, à l’autre bout du fil. « Il reste peu de survivants, la plupart étaient enfants à l’époque. Nous devons trouver de nouvelles façons de rendre ces histoires pertinentes. »

Son dernier projet est de jumeler des survivants avec des illustrateurs qui transformeront leurs histoires en récits dessinés, dans un mode narratif inspiré de la bande dessinée. C’est en découvrant le travail de l’auteur Art Spiegelman, qui avait raconté dans la série de romans graphiques Maus comment son père a survécu aux camps, que Charlotte Schallié s’est intéressée à la démarche. « Les auteurs de romans graphiques posent des questions différentes aux survivants que nous, les historiens. Quelle était la couleur de votre manteau ? Quelle était l’odeur à cet endroit ? Qui était présent ? Ça suscite des souvenirs différents chez les survivants, et ça correspond bien aux histoires vécues par les survivants qui étaient des enfants à ce moment, parce que les images sont souvent profondément gravées dans leur mémoire. »

IMAGE FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ DE VICTORIA

Esquisse dessinée par Miriam Libicki, d’après le récit du survivant David Shaffer

« Mais de plus, le roman graphique permet de parler de l’invisible, le traumatisme. C’est souvent très difficile à représenter dans un témoignage classique. »

Le jour où ils ne seront plus là

Pour Charlotte Schallié, comme pour tous les historiens de l’Holocauste, le temps presse donc pour consigner les derniers souvenirs.

Et… qu’arrivera-t-il le jour où les survivants auront tous disparu ?

Au bout du fil, Mme Schallié est silencieuse. « Eh bien… ce sera la fin de la mémoire vivante », dit-elle, après un moment. « En allemand, on parle de Zäsur – une brisure. Il y aura un “avant” et un “après” ce jour-là. Nous savons qu’un jour, ça va arriver. C’est pourquoi nous avons une obligation de préserver cette mémoire. Si on l’enseigne à nos étudiants, peut-être deviendront-ils à leur tour des gardiens de la mémoire ? »

La professeure plaide pour que l’histoire de l’Holocauste soit mieux enseignée au pays.

Je crois que nous devons être conscients que les génocides peuvent encore se produire. Nous ne sommes pas vaccinés contre la haine. Il faut savoir comment ça se produit.

Charlotte Schallié, professeure à l’Université de Victoria

Pour ce qui est de la mémoire de la volonté d’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, cette responsabilité de la transmission ne doit pas reposer sur les épaules des enfants des survivants, croit Jack Jedwab.

PHOTO MARKUS SCHREIBER, ASSOCIATED PRESS

Les fours crématoires situés tout près des chambres à gaz où étaient tués les prisonniers.

« Je ne me sens pas personnellement responsable », dit-il. « Il est important pour moi que le message soit entendu, mais ce n’est pas parce que ma mère était à Auschwitz que je me sens personnellement responsable de transmettre ce message. Je pense que c’est une responsabilité citoyenne. Je pense qu’on a une responsabilité comme société d’éduquer les enfants sur ce qui s’est passé et de faire en sorte qu’on en tire des leçons. »

« Ma mère a toujours dit que si elle avait réussi à surmonter cette situation impensable, c’était pour que ses enfants profitent de la vie, pas pour qu’ils vivent dans la tristesse. »

Holocauste

Mot grec signifiant « sacrifice par le feu ». L’Holocauste (ou la Shoah, mot hébreu signifiant « catastrophe ») désigne la persécution et l’extermination systématiques et bureaucratiques d’environ 6 millions de Juifs, par le régime nazi et ses collaborateurs entre 1933 et 1945, parce qu’ils considéraient les Juifs comme une menace à la « supériorité » de la « race allemande ». En 1945, près de deux Juifs européens sur trois avaient été exterminés dans le cadre de la « Solution finale », la politique nazie d’extermination des Juifs d’Europe.

20 000

Nombre de camps de concentration exploités par les nazis entre 1933 et 1945. Six camps étaient voués principalement à l’extermination massive de déportés (Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmno, Majdanek, Sobibor et Treblinka).

Camp d’Auschwitz-Birkenau

Nombre total de déportés : 1,3 million de personnes

Nombre de morts : 1,1 million de personnes, dont 1 million de Juifs, 75 000 prisonniers polonais, 21 000 Roms et 14 000 Soviétiques

D’autres génocides

Arménie (1915-1917) : entre 1,2 million et 1,5 million d’Arméniens tués par les troupes de l’Empire ottoman

Rwanda (1994) : 800 000 personnes (en majorité de l’ethnie tutsie) tuées en moins de trois mois

Bosnie (1995) : 7000 à 8000 musulmans massacrés par les Serbes à Srebrenica

Sources : United States Holocaust Memorial Museum, Musée de l’Holocauste de Montréal, Musée d’Auschwitz-Birkenau, ONU