Pendant un an et demi, Valentin Gendrot a infiltré la police française. Il en a tiré Flic, un livre qui dénonce le « mal-être » des forces de l’ordre. Rencontre.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Il arrive en retard à l’entrevue, l’air essoufflé. S’excuse, puis nous explique qu’il ne fournit plus à la demande depuis que son livre, Flic, est sorti. Lui qui pose d’ordinaire les questions, le voici sollicité par tout ce que la France compte de journalistes.

« J’ai au moins sept entrevues aujourd’hui », dit Valentin Gendrot en regardant l’heure.

Il faut dire que Flic traite d’un sujet chaud : le racisme et la violence dans la police. En France, cette question n’a pas attendu l’affaire George Floyd aux États-Unis pour provoquer les débats.

Chaque année, les forces de l’ordre sont dénoncées à la suite de bavures ou d’abus de pouvoir, que ce soit à l’endroit de jeunes des banlieues dites « sensibles », parfois tués lors d’arrestations musclées, ou de « gilets jaunes » défigurés par des LBD (lanceurs de balles de défense), une arme sublétale utilisée pour mater les manifestations.

Mais l’omerta règne et la police française semble loin de vouloir faire son examen de conscience. Les médias qui s’attaquent à ces dossiers controversés se butent à des portes closes et une profession qui se serre les coudes.

C’est pour franchir ce mur du silence que Valentin Gendrot a décidé d’infiltrer la police, c’est-à-dire de devenir « flic ».

Pendant un an et demi, formation incluse, il a enfilé l’uniforme bleu, devenant ainsi, sauf erreur, le premier journaliste français à tenter cette immersion risquée.

Ce n’était pas par fascination ni par intérêt particulier pour les forces de l’ordre, dit-il. Mais seulement pour mieux comprendre la psyché de cette profession contestée, qui n’en finit plus de diviser l’opinion. Il dit y être allé « sans a priori », cherchant plutôt à « comprendre pour raconter ».

« En France, c’est un sujet très clivant, la police, dit-il. Soit vous êtes contre, soit vous êtes pour. D’un côté, il y a ceux qui la soutiennent. De l’autre côté, il y a ceux qui la rejettent. Moi, ce qui m’intéressait, c’était d’aller au milieu et d’apporter un peu de la modération qui manque. »

Un univers déprimant

Visage juvénile, petites lunettes d’intello à la Fred Pellerin : Valentin Gendrot n’avait pas ce qu’on peut appeler le « look » de l’emploi. Mais après un an de formation, il décroche le titre d’ADS (adjoint de sécurité), sorte de policier contractuel avec permis de port d’armes et droit d’appréhender. Il sera affecté au commissariat du 19e arrondissement à Paris, quartier populaire où vivent des migrants, des Noirs, des Arabes et des toxicomanes…

Pour quelqu’un qui voulait « raconter », le journaliste est servi. Pendant ses 18 mois dans l’organisation, il sera témoin de violences verbales et physiques, d’injures racistes, de passages à tabac dans les fourgons policiers, de bavures, de faux témoignages, de formations expédiées, de conditions de travail douteuses, du manque de reconnaissance de la hiérarchie et du malaise dû à l’hostilité de la population. Un de ses collègues va même se donner la mort, un des nombreux à passer à l’acte dans cette profession particulièrement touchée par le suicide et la dépression.

Bref, l’univers qu’il dépeint n’a rien d’héroïque. On est loin des super flics du cinéma et des séries télé, mais plutôt dans une « petite police » déprimante, qui carbure à la frustration et aux coups de filet sans envergure. Ajoutez l’ennui, la misère humaine, les agressions quotidiennes et la mort qui rôde, et vous aurez tous les ingrédients qui contribuent à créer une culture de la violence chez plusieurs policiers.

Le journaliste évite toutefois de généraliser. Les abus, la violence et le racisme sont selon lui le fait d’une minorité d’individus et non du corps policier dans son ensemble.

Il déplore cependant que la police et les politiques persistent à se mettre la tête dans le sable. L’ex-ministre français de l’Intérieur, Christophe Castaner, en sait quelque chose. Ses menaces de sanctions à l’endroit d’agents coupables de racisme ou de brutalité ont été suivies de manifestations policières et d’un désaveu complet des gros syndicats policiers. Quelques semaines plus tard, il était remplacé.

Pour Valentin Gendrot, les problèmes qui minent la profession ne seront pas réglés tant que l’abcès ne sera pas crevé.

Ma maman m’a toujours appris à mettre des mots quand ça ne va pas. Ce que je constate, c’est que la police va mal, mais elle ne met pas les mots. Tant qu’elle n’acceptera pas de reconnaître qu’une minorité de policiers sont racistes, violents, et qu’il y a un mal-être, on n’avancera pas.

Valentin Gendrot, auteur de Flic

Tout n’est pas sombre, du reste, dans la vie de policier. Valentin Gendrot avoue avoir été « grisé » par ce sentiment « d’impunité » et de « pouvoir sur les autres », qui contribue à certaines dérives. Il a fini par prendre son rôle au sérieux, au point de se croire vraiment « flic » le temps d’une course folle dans les rues de Paris, aux trousses d’un dealer en fuite.

« Au début, c’est moi qui infiltre la police et après, c’est la police qui m’infiltre, conclut-il. Évidemment, ça déforme ma perception du réel. Maintenant, quand je rentre chez moi, je fais un tour à 360 degrés pour voir ce qu’il y a autour, pour voir si tout va bien. Nerveusement et psychologiquement, j’en ai quand même pas mal laissé dans le 19e arrondissement. »

À la suite de la parution du livre, qui a fait beaucoup de bruit en France, le parquet de Paris a ouvert une enquête sur les « tabassages » révélés par Valentin Gendrot.