(Francfort) Angela Merkel, chancelière depuis bientôt 15 ans – un record de longévité – incarne la force et la stabilité de l’Allemagne, voire de toute l’Europe. Avec sa bonne gestion de l’épidémie de la COVID-19, elle est plus populaire que jamais. Mais quel est son secret ?

Olivia Lévy Olivia Lévy
La Presse

La chancelière, qu’on surnomme Mutti (« maman » ou mère de la nation) est rassurante, calme, posée, réfléchie. Angela Merkel pourrait se féliciter, car elle a géré de manière exemplaire la pandémie de COVID-19 et sa popularité a bondi : les sondages indiquent que plus de 72 % des Allemands approuvent sa gestion de la crise.

En se promenant au marché de Francfort, on comprend à quel point elle est appréciée. « On a de la chance de l’avoir », dit un homme dans la trentaine. « Je ne suis pas toujours d’accord avec notre chancelière, mais elle garde son sang-froid et gère bien le pays », dit Jeanette Oberst, une commerçante.

Pour Hans Vorländer, professeur de théorie politique à l’Université de Dresde, il n’y a pas de doute, Angela Merkel est la championne des crises. « Elle est pragmatique, rationnelle, apporte des réponses concrètes, et c’est ce qui la rend populaire. Elle sait aussi être dure et faire preuve d’un grand leadership », estime le professeur et directeur du centre de recherche démocratique et constitutionnel de Dresde.

« Cette crise sanitaire permet à la chancelière allemande de déployer tous ses talents et toutes ses capacités », affirme Marion Van Renterghem, journaliste et auteure d’Angela Merkel, un destin, aux Éditions Édito. « C’est une scientifique [elle a un doctorat en physique], elle sait analyser et faire comprendre la gravité de la situation. Son calme et sa capacité de réflexion ont été de vraies qualités dans cette crise. Elle est en empathie avec la population, elle tient des propos très mesurés, sans discours excessif, elle est toujours très à l’écoute des scientifiques tout comme des chefs de gouvernement des seize länder du pays, ce qui est essentiel dans un système politique fédéral », explique la grande reporter française.

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Marion Van Renterghem, journaliste et auteure de Angela Merkel, un destin, aux Éditions Édito

Dans un monde qui change, Merkel est un symbole de permanence.

Marion Van Renterghem, journaliste

Un avis que partage l’historienne Hélène Miard-Delacroix, qui rappelle que la chancelière, avant l’épidémie, traversait une période creuse due à l’usure du pouvoir. La situation de crise a réactivé ce que les Allemands ont apprécié chez elle pendant ces 15 années. « Une simplicité dans l’efficacité, le contraire, souvent, des hommes politiques en Europe. Merkel est toujours dans le strict nécessaire, sans artifice. Elle s’est donné une image maternelle rassurante combinée à une approche scientifique détachée, ce qui correspond bien aux attentes et aux angoisses des Allemands pendant la COVID-19. C’est pour ça qu’il y a eu ce rebond », analyse la professeure spécialiste de l’Allemagne contemporaine à Sorbonne Université.

« Des valeurs humanistes »

Depuis son élection, le 22 novembre 2005, Angela Merkel a traversé de nombreuses crises, économiques, politiques, mais celle qui a marqué tous les esprits est celle des migrants, il y a cinq ans. Le 31 août 2015, la chancelière a ouvert les frontières de l’Allemagne à plus d’un million de réfugiés venus du Moyen-Orient, une décision historique controversée.

« Il y a eu un tournant avec la crise des migrants, et pourtant, on lui a reproché politiquement la montée de l’extrême droite. Elle a pris un risque politique au nom des valeurs humanistes qu’elle a défendues ; même si on lui a parfois reproché d’être trop prudente et calculatrice, il y a eu ce sursaut », analyse Marion Van Renterghem.

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Hélène Miard-Delacroix, professeure spécialiste de l’Allemagne contemporaine à Sorbonne Université

« Je suis certaine qu’avec du recul, on dira qu’Angela Merkel restera dans l’histoire avec cette humanité dont elle a fait part en accueillant les réfugiés. Une décision marquée par son éthique personnelle et protestante [elle est fille de pasteur]. On a vu qu’elle avait une capacité d’empathie alors qu’elle se montre souvent froide et sans émotion », affirme l’historienne Hélène Miard-Delacroix. Ses détracteurs se souviennent qu’elle a pris cette décision seule, sans consulter les Allemands ni même ses partenaires européens qu’elle a mis devant le fait accompli.

Les défis à relever

Même si l’épidémie de COVID-19 retient toute l’attention, le sujet des problèmes migratoires refait surface en Europe, un thème toujours très sensible en Allemagne. « La question des migrants va devoir prendre de l’importance au sein de l’Union européenne, ça devient urgent. Avec l’incendie qui a détruit cette semaine le camp de Moria, sur l’île de Lesbos, en Grèce, il faut absolument trouver un plan commun et une politique migratoire commune à l’Union européenne, ce qui est très difficile et a été un échec jusqu’à maintenant. Si elle arrive à résoudre cette crise, ce sera un grand succès pour toute l’Europe », indique le professeur Hans Vorländer.

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Hans Vorländer, professeur de théorie politique à l’Université de Dresde

Les défis d’Angela Merkel sont nombreux, surtout que l’Allemagne assure actuellement la présidence tournante de l’Union européenne jusqu’au 1er janvier 2021. « Il y a le Brexit qui s’annonce mal, l’économie allemande et européenne post-COVID-19, les relations avec les États-Unis qui se sont détériorées tout comme celles avec la Russie. Là encore, la confrontation avec Vladimir Poutine est liée à la nature de l’affaire de l’empoisonnement d’Alexeï Navalny [le 20 août dernier], car on est dans le registre des droits de l’homme ; elle lui rappelle avec fermeté quels sont ses principes et ses valeurs », indique Hélène Miard-Delacroix.

La journaliste Marion Van Renterghem pense que ce dernier mandat est enfin mis au service de l’Europe. « Elle n’a pas toujours été à la défense de la collectivité européenne, mais elle a changé. Cette crise du coronavirus a été un déclic et a permis à Merkel de prendre la tête de ce réveil européen. Elle entrera dans l’histoire comme étant une grande chancelière. »

Cinq temps forts d’Angela Merkel

Mars 2011 : La fin du nucléaire

PHOTO KRISZTIAN BOCSI, ARCHIVES BLOOMBERG

Centrale nucléaire de Grohnde, en Allemagne

Après la catastrophe de Fukushima au Japon, en mars 2011, Angela Merkel fait volte-face et annonce la fin des centrales nucléaires en Allemagne prévue pour 2022. L’Allemagne investit alors dans les énergies renouvelables.

Février 2015 : Un accord de paix pour l’Ukraine

PHOTO KIRILL KUDRYAVTSEV, ARCHIVES AGENCE-PRESSE

Angela Merkel et François Hollande, le 15 février à Minsk

Angela Merkel et le président de la République française François Hollande ont conclu à Minsk un accord de cessez-le-feu en Ukraine. Les quatre dirigeants ukrainien, russe, allemand et français ont réussi, après 16 heures de négociation, à trouver un accord sur un cessez-le-feu et sur un règlement politique de ce conflit ukrainien.

31 août 2015 : Un million de réfugiés

PHOTO PABLO GORONDI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Des migrants syriens montrent leurs billets de train en direction de l’Allemagne, le 1er septembre 2015.

Le 31 août 2015, Angela Merkel ouvre les frontières de l’Allemagne à plus d’un million de réfugiés venus du Moyen-Orient, une décision historique qui a fait polémique. « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons ») est la phrase devenue célèbre prononcée par la chancelière qui dit avoir agi avec humanité. Et si c’était à refaire, elle le referait.

18 mars 2020 : Un discours historique

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Discours d’Angela Merkel, le 18 mars dernier

Pour la première fois en 15 ans, en dehors de l’allocution des vœux du Nouvel An, la chancelière s’adresse directement à ses concitoyens lors d’un discours exceptionnel à la télévision. Elle déclare que « la pandémie de la COVID-19 représente le plus grand défi auquel l’Allemagne a dû faire face depuis la Seconde Guerre mondiale ». Un moment fort.

21 juillet 2020 : Le plan de relance européen

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Emmanuel Macron et Angela Merkel, le 21 juillet dernier

Les 27 États de l’Union européenne ont trouvé un accord pour le plan de relance de 750 milliards d’euros pour faire face aux conséquences économiques de la crise de la COVID-19. Pour la première fois, les Européens acceptent le principe de la dette commune partagée sur l’ensemble des pays. C’est un plan de relance solidaire historique, qui a été négocié par Angela Merkel et le président de la République française, Emmanuel Macron.