PARIS — Même la tour Eiffel était fermée. C’est dire l’ampleur de la grève qui a eu lieu jeudi, dans toute la France.

JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE
La Presse

Comme prévu, cette immense mobilisation, organisée par les syndicats pour protester contre la réforme des retraites prévue par le gouvernement, a paralysé une partie de l’Hexagone. Cheminots, fonctionnaires, éboueurs, professeurs, pompiers et infirmiers sont descendus dans la rue, tandis que le pays tournait au ralenti, faute de trains et de transports en commun.

Plus de 800 000 personnes auraient manifesté dans plusieurs villes comme Marseille, Bordeaux, Nantes, Rouen, Grenoble, Orléans, d’après les chiffres communiqués par les autorités. La Confédération générale du travail (CGT) fait quant à elle état d’un million et demi de manifestants dans toute la France.

C’est à Paris que la mobilisation a été la plus importante, avec quelque 250 000 participants, selon la CGT. Une belle victoire pour les organisations syndicales, qui reprennent leur place dans le jeu politique, après avoir été plus ou moins mises de côté lors de la crise des gilets jaunes.

Arguant d’un contexte social « des plus tendus » pouvant générer « violences et dégradations », la préfecture de Paris s’était préparée au pire, exigeant la fermeture de tous les commerces présents sur le parcours de la manifestation, entre la gare du Nord et la place de la Nation.

Mais hormis quelques heurts en fin de parcours, entre forces de l’ordre et militants de la gauche ultraradicale, la journée s’est déroulée dans un calme relatif.

La grogne n’était pas moins présente dans le cortège des manifestants, peuplé de jeunes, de vieux, de femmes et d’hommes, unis par la crainte et le rejet des réformes annoncées.

Même si l’exécutif n’a pas encore dévoilé les détails de son projet, il semble clair pour tous et toutes que cette restructuration fera plus de perdants que de gagnants.

« C’est simple : celui qui prend sa retraite aujourd’hui gagnera 73 % du dernier salaire versé. Avec les réformes, il n’en aura que 60 %. C’est mathématique. On a fait le calcul », explique Justin, du collectif Nos retraites, en accrochant une banderole résumant son raisonnement.

Système par points

Emmanuel Macron souhaite harmoniser les 42 régimes de retraite différents qui existent en France, où le taux de cotisation, le calcul des rentes et l’âge du départ à la retraite varient selon les professions.

Ce nouveau régime universel vise théoriquement à simplifier le système et à assurer une plus grande égalité entre les Français. Les retraites seraient désormais calculées selon le principe du régime par points où « chaque euro cotisé donne les mêmes droits pour tous ».

Sur papier, le projet semble avoir du sens. Mais pour les 60 % de Français qui soutiennent le mouvement (sondage YouGov/HuffPost), à commencer par les dizaines de manifestants rencontrés jeudi par La Presse, les conséquences de cette restructuration s’annoncent désastreuses.

« Ils veulent plafonner les retraites à 14 % du PIB en France. Avec la population qui vieillit, comment y arriver ? Nous serons de plus en plus nombreux à nous partager le gâteau », s’inquiète Céline, employée de musée en banlieue de Paris.

Un peu plus loin, Xavier, vêtu de son uniforme de pompier, regrette que la réforme ne tienne pas compte des particularités de chaque métier. 

Avec ce nouveau système, l’âge de la retraite passera pour nous de 55 à 60 ans. C’est injuste, quand on sait que l’espérance de vie d’un pompier est de 67 ans.

Xavier

« Avant, on calculait la rente en fonction des 25 meilleures années de salaire, ou des six derniers mois. Avec le système par points, on calculera sur l’ensemble d’une carrière, y compris les moins bonnes années. Comment voulez-vous qu’il y ait des gagnants ? », demande de son côté Amado, jeune membre du Parti communiste, en distribuant des tracts.

Cerise sur le gâteau, dit-il, la valeur du « point » fluctuera selon la conjoncture économique, rendant impossible toute prévision sur la rente finale. « Tout ce qu’on sait, c’est que la valeur du point ne sera pas fixe ! »

Autre test pour Macron

Mais la grogne va bien au-delà des retraites. Pour ces Français, majoritairement de gauche, c’est un « pacte social » au grand complet qui est en train de partir en fumée, fruit d’une politique de plus en plus néolibérale avantageant les riches, incarnée par Emmanuel Macron.

Le mouvement sera-t-il assez gros et assez durable pour faire plier le gouvernement ? C’est la question que tous se posaient jeudi.

La RATP (transports en commun parisiens) a déjà annoncé qu’elle reconduisait la grève jusqu’à lundi. Seules deux lignes de métro seront opérationnelles dans la capitale, grâce à leur système automatisé.

La SNCF (chemins de fer français) a annoncé de son côté que 90 % des TGV et 70 % des trains régionaux seraient annulés vendredi tandis que la circulation aérienne doit être réduite de 20 %.

Il faudra voir combien de temps les Français pourront tenir et rester solidaires de ce mouvement social qui n’est pas sans poser des problèmes d’ordre logistique à la population. Jeudi, beaucoup de personnes n’ont pu se rendre au travail, bon nombre d’entre elles profitant de l’occasion pour « poser » une journée de congé.

Pour Emmanuel Macron, c’est en tout cas un autre test après la crise des gilets jaunes. Un recul de sa part serait vu comme un gros échec, d’autant que cette réforme faisait partie de ses promesses de campagne.

Les grèves de 1995, portant sur les régimes spéciaux, avaient partiellement fait reculer le gouvernement. Une victoire sociale devenue mythique.

Mais Étienne, rencontré en marge du cortège syndical, ne se fait pas d’illusions.

« Si on peut tenir, on a des chances, lance cet ancien journaliste, vieux routier de la manifestation. Mais j’ai des doutes. Depuis 15 ans, les mobilisations importantes, on les a toutes perdues. »