Malgré la controverse internationale suscitée il y a deux ans par la révélation d’une vague de répression visant les homosexuels en Tchétchénie, les abus continuent de plus belle dans la république du Caucase du Nord.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

C’est du moins ce qu’indique Human Rights Watch (HRW) dans un nouveau rapport qui fait état d’exactions perpétrées en début d’année par la police contre quatre hommes visés en raison de leur orientation sexuelle.

Les victimes ont indiqué à l’organisation de défense des droits de la personne qu’elles avaient été détenues pendant plusieurs jours et torturées par des agents qui voulaient notamment les forcer à identifier d’autres homosexuels.

Un homme de 29 ans, identifié par le pseudonyme « Anzor » dans le rapport, a raconté qu’il avait été arrêté à son domicile par des policiers disant vouloir l’interroger relativement à un crime.

Il a été transféré dans un immeuble de Grozny relevant du ministère de l’Intérieur, où quatre policiers l’ont battu avec des bâtons avant de lui faire subir des décharges électriques.

« Chaque fois qu’ils tournaient le contrôleur de l’appareil, mes mains bondissaient et une douleur atroce les traversait […] Ils ont arrêté lorsque je leur ai dit que mon cœur allait exploser. » — Anzor, dans le rapport de Human Rights Watch

Ils lui ont rasé la barbe de force et l’ont placé dans une cellule où se trouvait une quarantaine d’autres personnes, dont un homosexuel.

Son conjoint a été arrêté et transféré dans la même cellule un peu plus tard. « J’ai reconnu sa voix alors qu’ils le torturaient. Quand ils l’ont amené […], il était en très mauvais état », a relaté le Tchétchène.

Les policiers ont cherché à humilier les deux hommes à plusieurs reprises devant les autres détenus en les traitant de « mauviettes » tout en les interrogeant sur leurs pratiques sexuelles.

Anzor a été forcé de raser le crâne d’autres homosexuels présumés et il a été battu à plusieurs reprises avant d’être remis à sa famille au poste de police à l’issue de sept jours de détention.

« Les policiers l’ont dénoncé comme homosexuel pour l’humilier devant les siens et ont cherché à humilier son père en lui reprochant d’avoir permis une telle “tache” sur l’honneur de la famille », indique HRW.

L’organisation souligne que cette dénonciation n’était pas fortuite et visait probablement à encourager la famille à le tuer.

Vague de répression en 2017

De hauts responsables du régime du dictateur tchétchène Ramzan Kadyrov, précise le rapport, encouragent régulièrement ce type de pratique dans cette société musulmane très conservatrice où l’homosexualité est souvent considérée comme une « honte ».

Les autorités tchétchènes ont écarté ces allégations en janvier en affirmant à l’agence Interfax qu’elles étaient « totalement fausses » et qu’il n’y avait eu aucune détention basée sur l’orientation sexuelle durant cette période.

En 2017, des dizaines d’homosexuels qui craignaient d’être la cible d’exactions avaient fui le territoire tchétchène. Plusieurs dizaines d’entre eux ont trouvé refuge au Canada avec l’aide d’une organisation de Toronto.

Human Rights Watch avait indiqué à l’époque que près de 200 homosexuels avaient été arrêtés et brutalisés en Tchétchénie à la suite d’une traque menée du début du mois de février au début du mois d’avril.

Le gouvernement russe avait été saisi du dossier par l’une des victimes, mais a nié en 2018 que de telles exactions aient pu avoir lieu.  Un représentant du gouvernement a précisé qu’il avait même été « impossible » de trouver des représentants de la communauté LGBT sur le territoire tchétchène.

Enquête exhaustive demandée

L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe a subséquemment déclaré que le gouvernement tchétchène persécutait les homosexuels et les défenseurs des droits de la personne avec le soutien tacite du régime russe.

Une trentaine de pays ont demandé depuis aux Nations unies de mener une enquête exhaustive pour faire toute la lumière sur la situation et identifier les personnes responsables.

Le rapport de Human Rights Watch indique que l’impunité accordée aux responsables de la vague de répression de 2017 a favorisé les nouveaux abus.

Rachel Denber, directrice adjointe de la division Europe et Asie centrale de l’organisation, presse les autorités russes de mener une véritable enquête.

« Elle devrait être menée au niveau fédéral et garantir la sécurité des victimes et des témoins qui acceptent de parler. Dans le cas contraire, on peut s’attendre à ce que ces abus dépravés se répètent », a prévenu Mme Denber dans un communiqué.