(PARIS) Tandis que les villes du Québec s’inquiètent du plomb dans l’eau, Paris se préoccupe du plomb… dans l’air. La cause : l’incendie de la cathédrale Notre-Dame.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Même abîmée, même brûlée, même clôturée, Notre-Dame de Paris continue d’attirer les touristes.

Ils étaient encore des centaines à photographier le monument, hier, tandis que les travaux de consolidation se poursuivaient sur la charpente. Photos, égoportraits, achats de crêpes et souvenirs : personne ne semblait vraiment se sentir concerné par les risques d’exposition au plomb que relaient les médias depuis quatre mois, de façon plus ou moins alarmiste.

« Je suis au courant, mais ça ne nous a pas empêchés d’y aller », relate Sophie, qui est venue de Bordeaux pour montrer le monument à sa petite fille.

D’autres visiteurs, interrogés en marge du parvis, n’étaient tout simplement pas au courant.

« Du plomb ? Où ça ? »

Il y a six mois, maintenant, que Notre-Dame a brûlé. Les travaux de consolidation s’étant avérés plus complexes que prévu, personne n’ose encore évoquer sa reconstruction, dont les travaux ne commenceraient pas avant 2021.

Mais un autre problème de taille inquiète les Parisiens : celui de la contamination au plomb.

Il faut savoir qu’entre 300 et 400 tonnes de plomb contenues dans la charpente de la flèche et dans la toiture de la cathédrale ont fondu pendant le sinistre, et qu’une partie s’est répandue dans l’air sous forme de particules.

PHOTO BENOIT TESSIER, ARCHIVES REUTERS

Entre 300 et 400 tonnes de plomb contenues dans la charpente de la flèche et dans la toiture de la cathédrale Notre-Dame de Paris ont fondu pendant le sinistre.

Dit autrement, l’épais panache de fumée noire qui a plané sur la ville lors de l’incendie était extraordinairement toxique. Le plomb qu’il contenait s’est répandu sur la voirie, dans les parcs, sur les balcons, dans certains appartements et dans les cours d’école.

Quelques jours après le feu, l’association Robin des Bois fut la première à alerter la presse et le public sur les dangers d’une contamination au plomb.

Aujourd’hui, elle reproche aux différents pouvoirs publics d’avoir fait preuve d’inertie dans leur gestion du problème.

Elle dénonce, entre autres, des mesures de protection insuffisantes pour les résidants, une communication déficiente quant aux dangers et une prise de contrôle tardive à tous points de vue.

Les Parisiens ont certes été invités à nettoyer leurs appartements et leurs balcons. Des décontaminations ont été effectuées dans quelques écoles et appartements de quartiers plus sensibles. Mais ces opérations ont eu lieu entre trois semaines et deux mois après l’incendie.

Ce n’était pas suffisant aux yeux de Jacky Bonnemains, porte-parole de Robin des Bois.

« Les autorités ont mis du temps à réagir. Elles ont fait le strict minimum. Elles n’ont pas donné toute la publicité nécessaire à ce sinistre. Il n’y a pas eu d’affichage dans les immeubles. Pas de véritable volonté d’alerter les populations », tranche le militant, qui est devenu l’un des leaders dans ce dossier.

« Un avant et un après »

Dans leur bilan de l’incendie à six mois, le 14 octobre, les pouvoirs publics ont suggéré que la pollution au plomb dans la ville et dans les zones touchées n’était pas nécessairement liée au sinistre.

Il est vrai que le risque du plomb est présent depuis toujours dans la capitale, notamment à cause de la présence de plusieurs monuments historiques qui abritent ce matériau très utilisé au Moyen Âge.

Mais les résultats des prélèvements effectués par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), obtenus et médiatisés la semaine dernière par l’association Robin des Bois, démontrent que le niveau de plomb près de la cathédrale a explosé depuis un an.

« Il y a clairement un avant et un après », résume Jacky Bonnemains.

Les mesures effectuées en juin 2018 autour de la cathédrale montrent un taux de plomb qui respecte ce que les autorités appellent le « bruit de fond parisien » : entre 250 µg/m2 (microgrammes par mètre carré) et 5000 µg/m2 près de l’entrée et sur les rues voisines.

Après l’incendie d’avril, ces chiffres grossissent de manière spectaculaire : 20 000 µg/m2 place Saint-Michel (de l’autre côté de la Seine) et jusqu’à 1,3 million en certains endroits du parvis ! Pas étonnant que celui-ci soit désormais protégé par de grandes palissades avec barbelés, même s’il est resté accessible jusqu’au 20 août…

Soulagement et inquiétude

Pour Jacky Bonnemains, aucun doute : les pouvoirs publics ont minimisé le problème. Déni de réalité ? « Disons qu’ils ont été pris au piège par leur manque de réaction initiale et qu’ils ont de la difficulté à admettre leur retard. »

Pour le porte-parole de l’association Robin des Bois, ce laxisme s’expliquerait aussi par le fait que ce quartier est le « poumon économique et touristique de la capitale et qu’il est apparu difficile aux différentes autorités de prendre les mesures nécessaires, qui étaient aussi d’avertir les touristes… »

Les habitants des arrondissements touchés (1er, 4e, 5e, 6e et 7e) ont été invités à effectuer des plombémies, afin de mesurer le niveau de plomb dans leur sang. Conclusion à ce stade : il n’y a pas de signal d’alerte, selon l’ARS, même si une trentaine de cas chez les enfants se trouvent au-dessus du « seuil de vigilance » (25 à 50 µg/L).

Autour de la cathédrale, le sentiment oscille pourtant entre soulagement et inquiétude.

La plupart des riverains et travailleurs du quartier, abordés dans la rue, se disent rassurés depuis que leurs tests sanguins se sont révélés négatifs.

« Pas de panique autour de moi, ou alors je n’ai rien entendu », lance Juanita, éducatrice dans une garderie située à l’ombre de la cathédrale.

Un peu plus loin, Kevin Stidal, du restaurant Au Vieux Paris, se déclare en « pleine forme », ajoutant que « cette histoire de plomb est une pure connerie » qui a bien failli lui coûter des clients.

Trench beige et petit chien en laisse, Isabelle Simon se montre toutefois plus perplexe. Elle a assisté de son balcon à l’incendie, fenêtres grandes ouvertes. Elle trouve qu’il plane une certaine « omerta » autour des risques encourus.

« Trois semaines après l’incendie, on nous a suggéré de nettoyer l’appartement avec des linges humides. Le lendemain, mon mari et moi, on s’est retrouvés aux urgences. Il n’arrêtait pas de vomir et moi, mon cou avait triplé de grosseur.

« Ils nous ont dit que ça n’avait rien à voir avec le plomb. Mais moi, j’ai trouvé ça bizarre… »