Le complexe de Cendrillon. Telle est l'expression qu'utilise le politologue Marco Tarchi pour décrire la propension des électeurs italiens à croire aux beaux discours démagogiques dans des temps difficiles.

Mis à jour le 23 févr. 2013
Mathieu Perreault LA PRESSE

Les élections qui auront lieu les 24 et 25 février constituent l'ultime preuve de l'engouement italien pour le populisme, selon quatre experts consultés par La Presse. La campagne électorale a vu la remontée spectaculaire dans les sondages de Silvio Berlusconi, qui a cédé dans la disgrâce son poste de premier ministre à l'économiste Mario Monti en novembre 2011, alors que l'Italie se noyait sous le poids de sa dette. M. Berlusconi et l'autre figure populiste du scrutin, l'humoriste Beppe Grillo, ont promis de reléguer aux oubliettes une portion importante de la lutte contre l'évasion fiscale et la réduction du déficit de M. Monti.

«C'est la folie», estime Franco Pavoncello, politologue à l'Université John Cabot de Rome. Berlusconi engage Balotelli et il gagne 100 000 voix en Lombardi venant des partisans du Milan AC qui se fichent bien de la politique. C'est un véritable marché aux vaches.»

Le Cavaliere a aussi promis l'annulation - avec rétroaction pour 2012 - de la taxe immobilière sur la demeure principale (IMU), un cas unique dans l'OCDE. Et des talks-shows menés par ses alliés ont affirmé que la lutte à l'évasion fiscale allait obliger les mères de famille de montrer les reçus de chaque paire de souliers qu'elles achètent pour leurs enfants. «Si je rencontre Monti dans la rue, je le tue», dit un jeune Romain qui vient d'hériter d'une pharmacie dont la valeur a chuté à cause des libéralisations des commerces.

«La droite en Italie fait son beurre avec le maintien des privilèges de la petite bourgeoisie et des petits entrepreneurs, explique M. Tarchi, qui enseigne à l'Université de Florence. Il ne faut pas toucher aux postes de fonctionnaires ni à l'évasion fiscale, même si le pays s'enfonce dans la dèche. Le gouvernement Monti a touché là des cordes sensibles. Les électeurs de Berlusconi et de Grillo ne lui pardonnent pas d'avoir brutalement rehaussé l'âge d'accès à la pension de retraite.»

Les spécialistes y voient des racines historiques profondes. «Depuis l'époque de Napoléon, l'Italie s'est construite par voie de plébiscites d'affirmation populaire, explique Gian Luca Fruci, un historien de l'Université de Pise qui participait en décembre à un colloque, l'Italie, paradis du populisme. Mais ces plébiscites sont généralement décidés par les élites. Parfois, il y a eu un leader fort qui galvanisait le peuple, comme Garibaldi ou Mussolini. Depuis les années 80, les figures de proue de différents groupes populaires ont proposé des référendums abrogatifs, qui annulent certaines lois. On a une situation où les critiques sans solutions dominent.»

Les élites elles-mêmes jouent sur plusieurs tableaux, perpétuant l'idée qu'il est possible d'éviter les sacrifices et les décisions difficiles, selon Manlio Graziano, un historien turinois qui enseigne à la Sorbonne. «Dans toute son histoire, l'Italie a tenté d'avancer en profitant de la faiblesse des autres. Elle a obtenu son indépendance en profitant de la rivalité entre l'Autriche, la Prusse, la France et l'Angleterre. Durant les deux guerres mondiales, elle a tenté de s'allier avec le vainqueur après avoir tergiversé.

«Durant la guerre froide, elle faisait partie de l'OTAN mais traficotait avec les Russes, les Algériens et les Iraniens. Durant les années 80, elle a profité des chambardements en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en France et de la réunification allemande pour dévaluer sa monnaie en guise de réponse à la concurrence asiatique. Les autres pays d'Europe ont fini par considérer que c'était déloyal et l'ont forcée à choisir entre la lire et l'euro. Mais les Italiens se sont habitués à ce bien-être artificiel et à attendre sur la rive, les pieds au sec, que le navire de l'ennemi passe son chemin. Ils ne sont pas prêts à manger leurs croûtes et à regarder leurs problèmes en face.»