«Vous êtes certaine, c'est ici qu'on va faire l'entrevue». Valentina Melnikova répond par un résonnant «da» en nous indiquant deux chaises étriquées empilées près de son bureau. Dans la pièce de 300 pieds carrés, neuf autres personnes travaillent d'arrache-pied.

Laura-Julie Perreault, envoyée spéciale LA PRESSE

«Collègues, je vous demanderais gentiment de chuchoter», crie la petite femme de 65 ans aux cheveux roux qui tirent sur l'orange. Deux jeunes soldats russes, venus chercher de l'aide dans ce minuscule quartier-général de l'Union des comités des mères de soldats, lui lancent un regard incrédule.

Il y a un décalage immense entre l'influence de cette organisation non gouvernementale sur le gouvernement russe et les moyens dont elle dispose. «À part l'argent que nous verse la CIA, on ne reçoit presque rien», lance à la blague Valentina Melnikova, qui est secrétaire générale de l'organisme. «Vladimir Poutine nous a accusées tellement de fois de travailler pour les services secrets américains ou britanniques», ajoute-t-elle en haussant les épaules.

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Mais ça en prendrait beaucoup plus pour impressionner Valentina Melnikova ! Voilà maintenant 22 ans qu'elle se bat contre le gouvernement russe et les hauts gradés de l'armée pour faire respecter les droits des jeunes conscrits. 22 ans qu'elle veut faire abolir le service militaire obligatoire auquel sont soumis les jeunes hommes russes. 22 ans qu'elle veut éviter la mort et l'humiliation à des adolescents peu préparés pour la ligne de front de guerres impopulaires.

Cristallographe, professeure en  géologie à la prestigieuse Université d'État de Moscou, c'est pendant l'ère soviétique que Valentina Melnikova a décidé de se battre. À l'époque, la guerre d'Afghanistan battait son plein et les avions militaires revenaient chargés des dépouilles des jeunes Russes envoyés défendre le régime communiste en place à Kaboul.

Valentina croyait ses deux fils de 16 et 18 ans à l'abri puisque tous les deux comptaient faire des études universitaires, les dispensant du service militaire. Mais lorsque l'État soviétique, à court de soldats, décida de changer les règles, un groupe de mamans de jeunes universitaires ont décidé de monter au front. L'Union des comités des mères de soldats était née.

En 1989, Moscou décidait finalement de sortir du bourbier afghan et de retirer ses troupes, mais les années qui allaient suivre allaient être tout aussi inquiétantes pour la mère de jeunes hommes en âge de servir dans l'armée. Avec l'éclatement de l'empire, de multiples guerres civiles menaçaient les nouveaux États indépendants.

C'est la guerre de Tchétchénie qui a rendu les comités de mères de soldats célèbres. De 1994 à 1996, des mamans déterminées ont récupéré des milliers de jeunes soldats sur la ligne de front et aidé des milliers d'autres à se dérober à la conscription. «Pendant les guerres de Tchétchénie (il y en a eu deux), des centaines de personnes venaient nous voir tous les jours et le bureau avait la moitié de la taille de celui-ci. Mais on ne chôme pas aujourd'hui non plus». Les mères de soldats ont aussi été actives pendant la guerre russo-géorgienne de 1998 et continuent de combattre la dedovschina, la loi non écrite qui permet aux officiers d'abuser physiquement et psychologiquement des jeunes recrues, parfois jusqu'à ce que mort s'ensuive. «La plupart du temps, ces assassinats sont déguisés en suicide et l'armée refuse d'enquêter», dénonce Mme Melnikova en notant que 150 suicides ont été rapportés dans l'armée l'an dernier.

Alors qu'elle finit son explication, le téléphone sonne. «C'est un colonel, je dois le prendre», s'excuse Mme Melnikova. Après un court échange, elle raccroche bruyamment le téléphone. «Quelle chèvre!», lance-t-elle. «J'ai une haine intrinsèque de l'armée depuis qu'un haut commandant, lors d'une conversation en 1990, a dit que les soldats étaient de la saleté sous ses bottes. Je n'arrêterai pas tant que les soldats ne seront pas respectés».

Ce jour approche peut-être. Après deux décennies d'un combat à la David contre Goliath, marquée par mille et une petites victoires, l'Union des comités des mères de soldats a réussi à arracher la promesse ultime au président Dimitri Medvedev. Ce dernier projette d'abolir le service militaire - toujours obligatoire pendant un an - pour construire une armée professionnelle.

Mais cette promesse est périssable. «On a quelques mois avant les élections présidentielles de mars 2012 et le retour de Vladimir Poutine à la présidence. Il a déjà clairement dit que l'abolition de la conscription ne se ferait pas pendant qu'il est au pouvoir». Valentina Melnikova compte bien lui tenir tête. Encore une fois.

*La petite histoire: J'ai rencontré Valentina Melnikova en 2001, à Moscou, alors que la guerre de Tchétchénie battait son plein. À l'époque, elle voulait fonder un parti, mais n'a jamais réussi à l'enregistrer. L'administration Poutine s'y est opposée et la cour a rejeté l'enregistrement pour des raisons techniques.