Véronique Jacobé a réagi avec consternation il y a quelques semaines en apprenant que la firme textile pour laquelle elle travaillait depuis huit ans à Castres, dans le sud de la France, avait décidé d'abolir son poste.

Marc Thibodeau LA PRESSE

Sa consternation a tourné à l'indignation lorsque les dirigeants de Carreman lui ont ensuite proposé d'accepter un poste de reclassement dans une usine située... en Inde, pour un salaire mensuel de 100$ représentant une fraction infime du salaire minimum français.

«J'ai eu l'impression d'être jetée à la poubelle. J'espérais qu'ils feraient une proposition de reclassement décente mais là, j'ai bien vu qu'ils nous prenaient pour des imbéciles», explique Mme Jacobé, qui fait partie d'un groupe de neuf employés concernés par la singulière proposition.

«La direction des ressources humaines a dit d'emblée qu'il était clair pour eux que je refuserais mais qu'il fallait bien proposer quelque chose... J'ai compris que ce n'était pour eux qu'une légalité», déplore la femme de 44 ans, qui recevait un salaire net d'environ 2000 $ par mois pour son travail de préparation des collections et d'échantillons des produits de la firme pour les salons.

L'offre de Carreman a connu un large écho dans les médias de la région, qui ont multiplié les reportages. La Dépêche du midi a notamment révélé que l'offre était totalement impraticable puisque l'Inde ne délivre pas de visa de travail pour des étrangers venant combler des postes dont le revenu est inférieur à 50 000 roupies (environ 1200$).

Le PDG de l'entreprise, François Morel, a déclaré en réponse à la polémique qu'il avait été obligé de procéder ainsi pour se conformer aux dispositions du Code du travail en matière de licenciement.

«C'est la loi française qui nous oblige à faire par écrit une proposition de reclassement si on dispose d'autres sites, même si c'est en Papouasie ou au Bangladesh. C'est la stupidité de la loi», a-t-il déclaré.

Un membre du personnel administratif, Philippe Bouete, a répété mardi à La Presse la position de l'entreprise, arguant que le problème venait de la loi et non de Carreman. «Je pense qu'il y a un problème dans le texte... La direction n'a jamais eu l'intention d'offrir des postes salariés à 69€», a-t-il indiqué.

Évoquant la question des visas, M. Bouete a précisé que la faisabilité des reclassements n'avait pas été considérée. «Les dirigeants ne se sont même pas posé la question. Ils ont fait la proposition sans regarder ça», a-t-il précisé, en ajoutant que l'entreprise traitait généralement «très bien» ses employés.

Des spécialistes du monde du travail soulignent que l'entreprise a voulu «appliquer la législation avec zèle» pour ne pas s'exposer à d'éventuelles poursuites.

Le Code du travail précise qu'un licenciement pour motif économique «ne peut intervenir que lorsque tous les efforts de formation et d'adaptation ont été réalisés et que le reclassement de l'intéressé ne peut être opéré dans l'entreprise», ce qui inclut les filiales étrangères.

La Cour de cassation, plus haute instance judiciaire du pays, a précisé il y a quelques années que les offres de reclassement devaient être «sérieuses» sans pour autant expliciter les critères pertinents, entretenant un flou juridique.

En 2006, la Direction générale de l'emploi et de la formation professionnelle avait indiqué que «la proposition d'une entreprise concernant des postes au sein du groupe ou des unités de production à l'étranger pour des salaires très inférieurs au (salaire minimum) ne peut être considérée comme sérieuse». La directive gouvernementale n'a cependant pas mis fin aux polémiques puisqu'elle n'a pas force de loi.

Ces considérations juridiques ne justifient en rien le comportement de Carreman, souligne Mme Jacobé, qui s'est placée en congé de maladie après s'être vu offrir le poste en Inde.