(Washington) Catherine Lynch hoche la tête en signe de dépit pendant qu’une amie photographie des policiers stationnés devant des barrières métalliques renforcées par des blocs de béton. Le dispositif sécuritaire bloque une artère menant à la Maison-Blanche et bordée d’immeubles placardés.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Non loin de là, à la hauteur d’une autre intersection, des soldats de la Garde nationale sont regroupés autour de véhicules militaires. Aucune voiture ne circule dans les rues du quartier, situé au cœur de Washington. Seuls quelques piétons, joggeurs et cyclistes s’y aventurent.

« C’est triste », laisse tomber Catherine Lynch, analyste financière à la retraite, qui vit dans la capitale fédérale des États-Unis depuis 21 ans. « Ça brise le cœur de penser que c’est nécessaire. Si cela n’est pas démantelé rapidement, les méchants auront gagné. Washington n’est plus reconnaissable. »

De fait, à deux jours de l’investiture de Joe Biden à titre de 46e président des États-Unis, le siège du pouvoir américain ressemblait à un camp retranché.

La foule de visiteurs effervescente qui l’envahit normalement en pareilles circonstances avait été remplacée par des milliers de policiers et de soldats en armes déployés partout au centre-ville. Leur mission : éviter, au cours des prochains jours, un nouvel assaut du Capitole comme celui qui a ébranlé l’une des plus grandes démocraties du monde le 6 janvier.

Les résidants les plus âgés de Washington n’en revenaient pas. « La sécurité pour la première investiture d’Obama était folle », a déclaré l’amie photographe de Catherine Lynch, qui a préféré garder l’anonymat. « Mais ce n’était rien comparé à cela. » Et d’ajouter : « C’est déprimant. Je vis à Washington depuis 31 ans et je n’ai pas manqué une seule investiture. Quel que soit le président, j’ai toujours trouvé édifiants la prestation de serment et le défilé le long de Pennsylvania Avenue, sauf peut-être il y a quatre ans. Aujourd’hui, cependant, je ressens surtout de la peur. »

La menace intérieure

Le dispositif sécuritaire semble pourtant exclure une répétition du scénario du 6 janvier. Mercredi, quelque 25 000 soldats de la Garde nationale seront déployés pour protéger une « zone rouge » allant du Capitole des États-Unis, où Joe Biden prêtera serment, à la Maison-Blanche. La grande esplanade du National Mall, où s’entassent habituellement des centaines de milliers de personnes pour assister à l’investiture du nouveau président, sera également bouclée. On y a planté 190 000 petits drapeaux américains qui ont été illuminés lundi soir.

La peur n’est quand même pas irrationnelle. Elle est inspirée en partie par la crainte d’une attaque venant de ces mêmes soldats de la Garde nationale qui arrivent à Washington pour renforcer la sécurité pendant la cérémonie d’investiture. L’Associated Press a révélé dimanche que les responsables militaires avaient demandé au FBI de vérifier leurs antécédents. Jusqu’à présent, l’enquête n’aurait révélé « aucune preuve de menace », selon les responsables.

Mais Chad Drummond, un Afro-Américain de 37 ans, propriétaire d’une petite entreprise de restauration à Washington, n’est pas surpris des précautions prises. « Pas du tout », a-t-il dit au milieu de la place Black Lives Matter, ce bout de la 16Rue menant à la Maison-Blanche sur lequel a été peint, en immenses lettres jaunes, le slogan du mouvement contre la brutalité policière, et où une petite foule célébrait lundi la journée de Martin Luther King Jr.

Étant donné que le racisme et la suprématie blanche sont bien ancrés aux États-Unis, étant donné que des millions de personnes ont voté pour Donald Trump, qui est un raciste et un suprémaciste blanc flagrant, bien sûr qu’il y a des racistes et des suprémacistes blancs dans la Garde nationale, bien sûr qu’ils sont dans la police.

Chad Drummond, propriétaire d’une petite entreprise de restauration

Mais cela ne l’empêchera pas de célébrer mercredi. « Le dispositif sécuritaire n’enlèvera rien au plaisir, cela ne rendra le plaisir que plus intense. Le fait est que c’est la fin d’une horrible période de l’histoire américaine et le début d’une nouvelle ère », a-t-il dit.

La faute à Antifa

Si des partisans de Donald Trump se trouvaient à Washington à 48 heures de son départ de la Maison-Blanche, ils se faisaient beaucoup plus discrets que le 6 janvier dernier. Il était néanmoins difficile de rater David Wood, ancien joueur de basketball de la NBA qui appuie le 45e président du haut de ses 2,07 mètres. Brandissant un des drapeaux utilisés durant la révolution américaine (le Tree Flag) et une corne de bélier, il se dirigeait seul vers le Capitole.

PHOTO RICHARD HÉTU, LA PRESSE

David Wood, un ancien joueur de la NBA, brandissait un des drapeaux utilisés durant la révolution américaine (le Tree Flag) et une corne de bélier.

Présent à Washington le 6 janvier dernier, ce résidant de Reno, au Nevada, a juré qu’il n’avait pas participé à l’assaut du Capitole. En fait, comme un nombre croissant de partisans de Donald Trump, il affirme qu’aucun d’entre eux n’y a pris part. « Nous assistons à une guerre de propagande », a-t-il déclaré en marchant au milieu de la New York Avenue. « Ce qui arrive et ce qui semble arriver sont deux choses différentes. Si vous êtes de l’autre côté, vous voulez transformer un grand rassemblement pour Trump en quelque chose de mauvais. Que faites-vous alors ? Vous emmenez 200 militants d’Antifa en bus, vous soudoyez des policiers du Capitole, vous prenez d’assaut le Capitole en vous assurant de placer des photographes aux bons endroits, et vous tentez de faire passer Trump pour un idiot. »

David Wood, cela va sans dire, est persuadé que Donald Trump a remporté l’élection présidentielle du 3 novembre, et que seule une fraude électorale monstrueuse a permis à son adversaire démocrate de revendiquer la victoire. L’Américain blanc de 56 ans est également convaincu que Joe Biden ne passera pas une journée complète à la Maison-Blanche. À l’entendre, il n’est pas facile de comprendre comment la fin du 46e président arrivera, mais une chose est certaine : elle arrivera par la force de la prière plutôt que par la force des armes.

« Joe Biden aura concédé le 21 janvier, vous pouvez parier votre vie là-dessus », a déclaré le géant du Nevada avant d’inviter son interlocuteur à prier avec lui, à mi-chemin entre la Maison-Blanche et le Capitole.