(Washington) Kamala Harris passera à l’histoire mercredi quand elle deviendra la première femme, la première femme noire et la première femme d’origine sud-asiatique à accéder à la vice-présidence des États-Unis.

Alexandra Jaffe
Associated Press

Mais ce ne sont là que les premiers plafonds de verre qu’elle pourrait défoncer.

Alors que l’administration Biden sera confrontée à une multitude de crises, et alors qu’elle détiendra le vote décisif au sein d’un Sénat où républicains et démocrates sont à égalité, Mme Harris jouera probablement un rôle de premier plan dans plusieurs dossiers, de la pandémie de coronavirus jusqu’à la réforme du système de justice criminelle.

La porte-parole en chef de Mme Harris, Symone Sanders, a dit que si les responsabilités exactes de la vice-présidente désignée n’ont pas encore été entièrement définies, elle demeure impliquée dans toutes les facettes de l’agenda de M. Biden.

« Il y a des dossiers que Biden pourrait lui confier spécifiquement, mais au-delà de cela elle est toujours autour de la table, elle participe à tout pour donner son avis », a-t-elle dit.

Par ailleurs, Mme Harris a officialisé son départ du Sénat, remettant sa démission lundi, deux jours avant son investiture comme vice-présidente.

Le gouverneur de la Californie, Gavin Newsom, a nommé un autre démocrate, Alex Padilla, qui terminera les deux années restantes au mandat de Mme Harris. M. Padilla est actuellement le secrétaire de l’État de la Californie. Il sera le premier sénateur latino-américain de la Californie, un État dont environ 40 % de la population est hispanique.

Plusieurs rôles en vue

Des proches de Mme Harris refusent de la cantonner à un seul rôle, puisque le nombre élevé de défis auxquels sera confrontée l’administration Biden dès le départ signifie que tous devront mettre la main à la pâte pendant les premiers mois. Elle participera notamment aux quatre dossiers prioritaires de la nouvelle administration : la relance de l’économie, la pandémie de COVID-19, les changements climatiques et l’égalité raciale.

« Elle a son mot à dire dans tous ces dossiers. Elle a une opinion dans tous ces secteurs. On atteindra probablement un moment où elle se concentrera sur certains dossiers plus spécifiquement, a dit Mme Sanders. Mais pour le moment, je pense que ce qui nous attend dans ce pays est tellement énorme que nous avons besoin de tout le monde. »

Mme Harris a collaboré étroitement à toutes les grandes décisions de M. Biden depuis sa victoire en novembre, comme le choix des membres du Cabinet, le plan de relance de l’économie, la sécurité, et autres. Les deux se parlent au téléphone pratiquement chaque jour, et elle se rend parfois au Delaware plusieurs fois par semaine pour des rencontres ou des évènements.

Des proches de la transition assurent qu’on prend au sérieux M. Biden quand il dit que Mme Harris est la dernière qu’il veut entendre lors de décisions importantes. M. Biden lui donnera souvent la parole en premier pour entendre ce qu’elle pense du sujet discuté.

M. Biden et Mme Harris se connaissaient avant la campagne présidentielle de 2020, notamment parce que Mme Harris était une amie de Beau, feu le fils de M. Biden. Ils n’avaient toutefois jamais eu l’occasion de collaborer étroitement.

Depuis qu’elle s’est jointe au ticket, et surtout depuis l’élection, Mme Harris s’est affairée à approfondir leur relation et elle parle souvent au président désigné, disent des membres de son entourage. Ces liens personnels seront essentiels à leur relation de travail, croit l’historien présidentiel Joel Goldstein.

« La relation entre le vice-président et le président est la plus importante. Le développement d’une compréhension mutuelle et d’un lien de confiance est crucial à une vice-présidence réussie », a dit M. Goldstein.

M. Goldstein a cité en exemple la relation qui existait entre M. Biden et le président Barack Obama comme un exemple à suivre pour la nouvelle administration.

MM. Biden et Obama avaient eux aussi des antécédents personnels et professionnels différents quand ils sont arrivés à la Maison-Blanche. Mais leur relation et leur compréhension un de l’autre se sont développées pendant la présidence de M. Obama, qui a confié à M. Biden certains des principaux dossiers de son administration, comme le retrait des troupes américaines en Irak.

Mme Harris cherchera possiblement à s’inspirer de la vice-présidence de M. Biden.

Mais contrairement à M. Biden pendant se premier mandat, Mme Harris sera constamment questionnée au sujet de son avenir politique. Si M. Biden refuse de dire s’il pourrait briguer un autre mandat, à 78 ans, il deviendra le plus vieux président de l’histoire des États-Unis, et on se demande donc s’il quittera dans quatre ans. Cela ferait de Mme Harris la favorite instantanée en vue de l’investiture démocrate en 2024.

Ses ambitions présidentielles ont d’ailleurs fait réfléchir des alliés de M. Biden quand son nom a été proposé comme vice-présidente potentielle. Mais depuis qu’elle a été choisie, Mme Harris est restée fidèle à M. Biden, ne le contredisant (presque) jamais en public.

Cela étant dit, Mme Harris n’hésite pas à dire ce qu’elle pense, assure la représentante californienne Barbara Lee, qui avait appuyé la candidature présidentielle de la nouvelle vice-présidente.

« Elle n’est pas une petite fleur timide, a dit Mme Lee. Si elle croit qu’une décision est meilleure qu’une autre, elle va le dire. »

Mme Harris commencera probablement par s’attaquer à l’adoption du plan de relance économique de 1900  milliards US annoncé par M. Biden jeudi dernier. Si M. Biden profitera de ses liens de longue date avec plusieurs sénateurs, Mme Harris connaît les élus plus nouveaux et pourra développer de nouvelles relations au Congrès.

Les premiers mois de l’administration Biden seront consacrés à la COVID-19 et à l’économie. Mme Harris sera sous la loupe de ceux qui veulent s’assurer qu’on tient compte des positions noires et brunes dans l’élaboration de ces politiques et des priorités de la Maison-Blanche de Joe Biden.

Leah Daughtry, une ancienne dirigeante du Comité démocrate nationale, croit que la simple présence de Mme Harris dans la pièce aura un impact.

« Le fait que Kamala Harris soit une femme noire, une femme d’origine indienne, et simplement une femme, la différencie automatiquement de tous les autres vice-présidents que ce pays a connus, a-t-elle dit. Cette combinaison d’expériences amène des valeurs et un vécu dans une pièce où ils n’existaient pas précédemment. Et ça peut seulement être bon pour la démocratie américaine. »

Mais comme le fait remarquer Jim Clyburn, un représentant de la Caroline du Sud : « Il y aura beaucoup de poids sur ces épaules-là. »

« Ceux d’entre nous qui atteignent ces positions, nous savons que nous avons la responsabilité […] d’ouvrir le chemin pour ceux qui nous suivent », a-t-il dit.

M. Clyburn a aussi reconnu que Mme Harris pourrait se retrouver dans la mire de certains partisans racistes du président Donald Trump, ce qui a selon lui contribué à l’assaut mortel contre le Capitole.

« Ils ont encore beaucoup de ressentiment envers Barack Obama, et ils vont lui transférer ça à elle, comme ils l’ont transféré à d’autres dans cet édifice, a-t-il dit. Et ils ne passeront jamais à autre chose. »

Mais les proches de Mme Harris rappellent qu’elle est la fille de militants pour les droits civiques et qu’elle est une femme noire qui s’est attaquée au racisme et aux inégalités toute sa vie. Affronter ces pressions en tant que vice-présidente ne lui fait donc pas peur.

« Kamala Harris n’est pas sortie de la faculté de droit de Harvard comme Josh Hawley ou Ted Cruz ou quelqu’un comme ça », a dit Bakari Sellers, en mentionnant deux sénateurs républicains qui se sont opposés à la confirmation de la victoire de M. Biden. (M. Hawley est en fait un diplômé de Yale.)

M. Sellers, un ancien parlementaire de la Caroline du Sud qui a appuyé Mme Harris dès le début, la compare à d’autres pionnières des droits civiques.

« Elle est de la même lignée que Fannie Lou Hamer et Shirley Chisholm et Ella Baker, a-t-il dit. Elle est faite pour ça. »