(New York) Peut-on encore « dépolariser » l’Amérique ? Après les violences du Capitole et à l’approche de l’investiture de Joe Biden, des milliers d’Américains se disent prêts à tendre la main à « l’autre camp », mais beaucoup jugent le mal trop profond pour que leur bonne volonté puisse payer.

Catherine TRIOMPHE
Agence France-Presse

Au moment où l’inquiétude montait la semaine dernière devant la possibilité de nouvelles violences, Braver Angels (« Anges plus courageux »), association créée en 2016 pour surmonter les divisions, a organisé une réunion virtuelle ouverte à tous ceux qui veulent « ressouder l’Amérique ».

Elle a rassemblé sur Zoom 4500 participants, de tout le pays, et gagné plus de 2000 nouveaux abonnés dans la foulée, selon un porte-parole, Ciaran O’Connor. Tous désireux d’« écouter » l’autre camp et de redoubler d’efforts, pour éviter « une guerre civile », comme l’ont dit plusieurs participants.

La réunion a été l’occasion de faire témoigner trois « duos » formés d’un « bleu » (démocrate) et d’un « rouge » (républicain), qui ont réussi à établir un dialogue amical malgré leurs divergences politiques.

Kouhyar Mostashfi, musulman proche de l’aile gauche des démocrates, et Greg Smith, ex-policier pro-Trump et chrétien fervent, ont ainsi raconté les liens qu’ils ont noués depuis quatre ans. A force de discussions, d’humour, et de visites communes, à la mosquée de l’un et à l’église de l’autre.

Réduits depuis la pandémie à des échanges virtuels, leur relation semble néanmoins avoir résisté aux évènements du Capitole-que Greg juge « horribles », au nom de sa foi chrétienne.

Carlos Hernandez, latino pro-Trump, et Amania Drane, militante noire anti-raciste, qui échangent eux depuis quelques mois, sont tombés d’accord pour dire qu’il fallait d’abord combattre sa « propre polarisation » -en mesurant d’abord ses clichés sur l’autre camp.

Pessimisme

Il existe d’autres initiatives favorisant le dialogue entre personnes d’opinions opposées, locales ou nationales, parfois beaucoup plus anciennes, comme l’association « Living Room Conversations » ( « conversations de salons » ), créé en 2010. Elles se sont multipliées avec la présidence Trump, qui a brouillé nombre de familles et d’amis de longue date.

Mais que pèsent ces bonnes volontés face à la détermination des extrêmes, alimentée par un climat de surenchère sur les réseaux sociaux ?

La semaine dernière, on a vu, d’un côté, certains opposants de Trump prôner la mise à l’index de tous les manifestants pro-Trump du 6 janvier, et de l’autre, des fidèles du président présenter l’arrestation des émeutiers et la fermeture de plateformes conservatrices comme Parler comme l’instauration d’un État totalitaire…

Le futur président Joe Biden-élu avec 81 millions de voix contre 74 millions pour Donald Trump-a beau se présenter comme l’homme de la réconciliation, les Américains sont pessimistes : 56 % s’attendent à ce que les divisions restent inchangées sous sa présidence, et 31 % seulement le pensent capable d’ « unir le pays », selon un sondage Quinnipiac du 11 janvier.

« Les gens qui participent (à ces initiatives) ne sont pas ceux qui causent les conflits », souligne Kai Ruggeri, professeur à Columbia et co-auteur en 2019 d’une étude sur la polarisation. « Si ces programmes n’ont pas lieu là où les problèmes existent, je ne pense pas qu’ils puissent avoir beaucoup (d’effets). »

L’étude qu’il a menée suggère cependant que la polarisation pourrait être grandement atténuée par moins de politisation. Les Américains ne sont « pas si divisés que ça » lorsqu’on les interroge sur des problèmes concrets, comme l’immigration, sans étiqueter politiquement les différentes positions, dit-il.

« Tribal »

« Démocrates et conservateurs sont divisés sur les questions politiques, mais pas plus qu’ils ne l’étaient il y a 30 ans », dit aussi Robert Talisse, expert en polarisation à l’université Vanderbilt. « Ce qui a changé, c’est […] l’animosité envers l’autre camp, qui s’est intensifiée bien plus que les divisions politiques. »

Une animosité exacerbée par un fonctionnement de plus en plus « tribal », selon lui : chaque camp a ses valeurs, ses modes de consommation, et de moins en moins d’endroits où côtoyer l’autre côté, loin de toute politique.

« Tous les lieux de socialisation-lieux de travail, destinations de vacances, magasins, écoles-sont désormais séparés selon des lignes de fracture politiques […] Nos interactions au quotidien ont donc tendance à nous mettre en contact uniquement avec des gens qui sont comme nous », dit-il.

La tendance est alimentée par les réseaux sociaux depuis des années, et la pandémie, qui depuis dix mois réduit les interactions en personne, l’a encore renforcée.

« Aucun homme politique ou élu, nouveau président compris, ne peut vraiment remédier à ça », dit M. Talisse. « Si on veut vraiment réparer notre démocratie, nous devons apprendre à faire des choses ensemble […] qui ne s’organisent pas autour de la politique. »