Tous les analystes le répètent : les États-Unis sont divisés. Au Canada, l’engouement de dizaines de millions d’Américains pour Donald Trump en surprend plus d’un. Y a-t-il une fracture idéologique entre les deux pays voisins ?

Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

« Je pense qu’on a tendance à voir les États-Unis à travers notre propre prisme, dit Jack Jedwab, président et directeur général de l’Association d’études canadiennes. Les politiques de Trump sont contraires aux valeurs de la vaste majorité des Canadiens. »

72 %

Proportion de Canadiens qui auraient appuyé Joe Biden s’ils avaient pu voter, selon un sondage de l’Association d’études canadiennes et de Léger, réalisé à la fin du mois de septembre

Cet appui ne se traduit pas simplement par un rejet de la personnalité du 45président des États-Unis ; les Canadiens préfèrent majoritairement les candidats démocrates depuis plusieurs années.

« Ce qui est intéressant, c’est que ce n’est pas si différent des sondages quand c’était Barack Obama/Mitt Romney », note Christian Bourque, vice-président exécutif et associé chez Léger. Le candidat républicain avait récolté plus de 59 millions de voix à la présidentielle de 2008, contre 62,6 millions pour le démocrate. « À l’époque, Mitt Romney était considéré un peu comme un extrémiste », ajoute M. Bourque.

Partisans canadiens

Aux États-Unis, les appuis de Donald Trump ont peut-être été sous-estimés, en raison de ce qu’on appelle le « partisan timide de Trump », cet électeur qui ne dévoilait pas son intention de vote.

Est-ce possible que le nombre de Canadiens se sentant des affinités avec Donald Trump dépasse celui estimé par les sondeurs et analystes ? « Peut-être qu’il y aurait une différence de 3 ou 4 points de pourcentage, mais ce n’est pas un phénomène majeur », juge M. Bourque.

PHOTO GRAHAM HUGHES, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Des manifestants contre le port du masque obligatoire au Québec affichent leur appui à Donald Trump, le 12 septembre dernier à Montréal.

Le républicain a tout de même ses adeptes au nord de la frontière, plus particulièrement chez ceux qui s’identifient comme conservateurs. C’est dans les provinces de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Manitoba qu’il reste le plus populaire, même si les répondants au sondage de septembre s’étaient prononcés en majorité pour Joe Biden.

« Il y a certaines similarités entre les conservateurs et les républicains, mais ce n’est pas la même bête, ils ont des caractéristiques distinctes », souligne Greg Anderson, professeur au département de science politique de l’Université de l’Alberta.

Selon lui, trop de Canadiens perçoivent les républicains comme des fanatiques de Trump, avec une casquette rouge « Make America Great Again » vissée sur la tête, applaudissant dans les rassemblements. Car parmi ses dizaines de millions d’électeurs, « c’est plutôt mélangé », dit-il.

Diverses raisons

Les raisons peuvent être nombreuses pour soutenir un parti plutôt que l’autre, et plutôt loin des préoccupations habituelles des électeurs canadiens : sa position sur les armes à feu, l’avortement, les soins de santé, la religion. « On ne comprend pas la dynamique aux États-Unis, ce n’est pas nécessairement identitaire », note M. Jedwab. Il donne l’exemple de la population latino-américaine, souvent présentée comme un seul bloc. Or, les résultats ont montré que le vote des électeurs latino-américains est diversifié, sur la base de positions sur d’autres sujets que l’appartenance à un groupe.

On ne retrouve pas, aux États-Unis, de formations comme le Bloc québécois ou le Maverick Party (anciennement Wexit Canada), né du mécontentement dans les provinces de l’Ouest et qui prône leur séparation du reste du Canada.

« Ce phénomène n’existe pas aux États-Unis, souligne M. Anderson. Ça a été réglé par la guerre civile. Alors vous n’avez pas ce type de mouvement aux États-Unis. »

« Je pense que les électeurs de Trump sont souvent déçus de l’establishment, qu’ils ont un sentiment d’absence d’avenir », estime Robert Bothwell, professeur de relations internationales à l’Université de Toronto, qui voit une « réelle division » entre le Canada et les États-Unis.

Affinités

En regardant une carte de l’Amérique du Nord, on remarque cependant des affinités idéologiques en observant la géographie. La Colombie-Britannique est ainsi plus à gauche dans ses politiques, comme la Californie, l’Oregon et Washington ; le Midwest américain est coloré en rouge républicain, alors que les Prairies sont plus conservatrices ; l’Ontario et le Québec ressemblent davantage aux États du Nord-Est américain.

Ces États et provinces ont souvent beaucoup en commun sur le plan de leur densité urbaine ou de leurs territoires agricoles, note M. Anderson. Tant au Canada qu’aux États-Unis, on observe souvent une différence entre le vote des régions rurales et celui des centres urbains. Dans les deux pays, les électeurs se positionnent souvent plus à gauche dans les métropoles et sont plus conservateurs en région.

Le collège électoral américain favorise également un système à deux partis, qui ne reflètent pas toute la diversité de la population. « Le collège électoral, c’était pour rassurer les États, pour leur donner une institution qui était un peu comme une conférence diplomatique, où tout le monde a la même représentation et le même vote, dit Robert Bothwell. Mais ça a été un désastre [sur le plan de la représentativité]. »