(New York) À entendre Dan Karns, partisan de Donald Trump rencontré à Philadelphie la semaine dernière, les républicains considéreront la présidence de Joe Biden comme les démocrates ont vu celle de son prédécesseur.

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

« Vous allez avoir la moitié du pays qui verra Joe Biden comme un président illégitime. Je comprends que l’autre côté pensait la même chose au sujet de Donald Trump », a-t-il déclaré à l’extérieur du Centre des congrès où se déroulait le décompte des voix qui allaient contribuer à l’élection du 46e président des États-Unis.

Mais il y a une différence importante entre les deux situations, selon Dan Karns.

« Avant même l’investiture du président Trump, les démocrates et leurs alliés au FBI et à la CIA ont tenté de mettre en cause sa légitimité avec l’affaire russe. Ils ont par la suite tenté de le destituer pour l’affaire ukrainienne. Tout ça n’était pourtant que des foutaises. »

Les démocrates n’auraient aucune hésitation à utiliser le même mot – foutaises – pour parler de la conclusion que Dan Karns a tirée après l’élection présidentielle du 3 novembre.

« Je crois personnellement que Trump a gagné cette élection et que les démocrates tentent de la voler. Et ils pourraient réussir », a-t-il dit.

Après la confirmation de la victoire de Joe Biden, Donald Trump pourrait tenter de détromper Dan Karns et tous les autres républicains qui crient au vol ou à la fraude. Il pourrait contribuer à dissiper les doutes sur la légitimité du scrutin de 2020 en concédant la victoire à Joe Biden, comme l’ont fait tous les perdants d’une élection présidentielle américaine dans l’histoire contemporaine.

Mais le 45e président n’en est pas encore là, et n’y arrivera peut-être jamais. Aux dernières nouvelles, il continuait à dire aux membres de son entourage qu’il avait remporté l’élection. Et certains de ses alliés, dont Rudolph Giuliani, l’encourageaient à poursuivre sa contestation des résultats devant les tribunaux.

Boutique érotique et crématorium

Il fallait voir le cadre de la conférence de presse tenue samedi par l’ancien maire de New York pour se convaincre du manque de sérieux du combat juridique envisagé. Au milieu de la matinée, Donald Trump avait annoncé que l’activité aurait lieu au « Four Seasons » de Philadelphie. Tout le monde a pensé qu’il parlait d’un des hôtels de la chaîne bien connue.

Le point de presse s’est déroulé en fait dans le terrain de stationnement du Four Seasons Total Landscaping, entreprise d’aménagement paysager située à proximité d’une boutique érotique et d’un crématorium. Ça ne s’invente pas.

PHOTO MARK MAKELA, REUTERS

Conférence de presse tenue samedi par Rudy Giuliani dans le terrain de stationnement du Four Seasons Total Landscaping, à Philadelphie

« Évidemment, il ne concédera pas [la victoire] quand au moins 600 000 bulletins de vote sont mis en cause », a déclaré Rudolph Giuliani en accusant sans preuve les responsables démocrates de Philadelphie de diverses infractions électorales.

Cela pourrait être drôle si la succession de Donald Trump et la légitimité de la présidence n’étaient pas des sujets sérieux. Mais Rudy Giuliani fait quasiment figure d’enfant de chœur à côté de Newt Gingrich, ancien président de la Chambre des représentants, qui a joué les incendiaires dimanche matin sur Fox News.

Voici ce qu’il a répondu lorsqu’une animatrice de la chaîne conservatrice lui a demandé sa réaction à l’appel à l’unité formulée la veille par le président désigné Joe Biden :

« C’est un beau sentiment, mais […] les démocrates ont volé cinq ou six États. Et c’est ce dont les républicains croient être les témoins. Et [Joe Biden] se retourne en disant : “Oublions quatre années de Nancy Pelosi, oublions quatre années de mise en accusation, de harcèlement, d’opposition, d’hostilité, de haine, et maintenant, parce que j’ai gagné, pourquoi ne faisons-nous pas la paix ?” »

Négationnisme et complotisme

Newt Gingrich ne faisait que s’échauffer.

« Je pense qu’il aurait du mal à convaincre les républicains que c’est rien d’autre qu’un coup de force de la gauche, financé par des gens comme George Soros et orchestré au niveau local. Franchement, je pense que c’est une élection corrompue, volée », a déclaré celui dont la femme, Callista Gingrich, représente les États-Unis auprès du Saint-Siège.

Le financier George Soros figure dans à peu près toutes les théories du complot des partisans de Donald Trump, y compris celles de l’extrême droite antisémite. Newt Gingrich ne peut pas vraiment être accusé d’antisémitisme, mais son discours est de nature à alimenter la rancœur et la paranoïa du 45e président. Ce dernier n’a-t-il pas déjà évoqué les injustices présumées dont il a fait l’objet, avant et pendant son mandat à la Maison-Blanche, pour justifier son refus d’accepter d’emblée une transition pacifique du pouvoir s’il perdait l’élection ?

« Ils ont espionné ma campagne et essayé de faire tomber un président dûment élu, puis ils ont dit : “Accepterez-vous un transfert pacifique ?” Et la réponse est oui, je le ferai, mais je veux que ce soit une élection honnête, comme tout le monde », a déclaré le président lors d’une assemblée citoyenne diffusée en octobre par NBC. « Quand je vois des milliers de bulletins de vote jetés dans une poubelle et qu’il se trouve que mon nom y figure, je n’en suis pas heureux », a-t-il ajouté en proférant une fausseté.

Il n’est pas difficile d’imaginer un scénario où Donald Trump quitterait la Maison-Blanche comme prévu le 20 janvier, mais en refusant à son successeur une légitimité qui nécessiterait de sa part un aveu de défaite, une certaine introspection, une certaine humilité.

Il resterait à déterminer le pourcentage exact des électeurs républicains qui le suivraient dans le négationnisme et le complotisme. Le quart ? La moitié ? Plus encore ?