Alors que l’Amérique semble plus divisée que jamais dans la foulée des élections américaines, il faudra probablement apprendre à vivre avec des sondages moins précis, préviennent des sondeurs et des spécialistes. Le nombre croissant d’indécis complique la collecte de données et sa méthodologie, ce qui implique d’abord une profonde transformation de l’industrie.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« Il y a une volatilité aujourd’hui qui existait beaucoup moins autrefois, entre autres parce qu’il y a plus d’indécis et que c’est quasiment impossible de prévoir à quel parti ils pourront se rallier. Tout l’enjeu est là : l’Amérique est divisée », avoue le président de la firme de sondages CROP, Alain Giguère.

Certains prévoyaient au départ une « vague bleue » pour Joe Biden; depuis Bill Clinton en 1996, aucun candidat présidentiel n'avait eu une telle avance dans les sondages. La moyenne des études d’opinion établie par le site Real Clear Politics attribuait à Joe Biden 6,8 points de plus que son rival Donald Trump. Dans certains sondages, cette tendance atteignait même des pics à 10 points d’écart. Mais le résultat a été beaucoup plus nuancé.

Pour M. Giguère, les exigences envers les sondeurs sont peut-être trop hautes, au sens où ceux-ci font ce qu’ils peuvent avec les outils qu’ils ont. « Les médias, les analyses, le personnel politique ; ils ont des attentes un peu démesurées par rapport à ce que notre métier peut faire », ajoute-t-il.

Autrefois, on avait des variables nous permettant d’estimer comment les indécis pouvaient se comporter. C’est de plus en plus difficile. Entre pro-Trump et prodémocrates, il y a toute une frange qui fait la différence.

Alain Giguère, président de la firme CROP

Attaquer les sondeurs n’avancera en rien la réflexion, soutient M. Giguère. « S’il y avait un examen de conscience à faire, on l’aurait fait depuis longtemps. Si quelque chose clochait dans nos méthodes, on se serait penchés là-dessus. Et on l’a fait par le passé, mais avec les moyens qu’on a », ajoute ce dernier.

Une science en constante évolution

L’expert en communication sociale et publique à l’UQAM Bernard Motulsky est catégorique : les sondeurs font face à de « gros défis », puisque leurs outils se transforment constamment. À ses yeux, deux facteurs peuvent expliquer leur inconstance. « D’abord, il y a les moyens de joindre les gens. Les panels web sont peut-être plus sophistiqués et moins coûteux que les bons vieux appels traditionnels, mais ils semblent donner des résultats moins intéressants », soulève-t-il.

L’autre facteur est surtout d’ordre sociologique, dit M. Motulsky. « On va devoir comprendre la différence entre ce que les gens disent et ce qu’ils font, ainsi que la façon dont ça se traduit dans le vote. Jumelés aux changements de dernière minute, ça représente un enjeu majeur d’analyse », ajoute le spécialiste.

J’ai l’impression qu’il faut faire son deuil des sondages qui arrivent pile-poil. Il faudra vivre sans ça, ou le prendre avec un certain grain de sel.

Bernard Motulsky, expert en communication sociale à l’UQAM

Pour Claire Durand, spécialiste de l’analyse des sondages à l’Université de Montréal, les grands perdants seront surtout les sondages par internet. « Ils ont eu tendance à sous-estimer le vote républicain. Ils essaient d’améliorer leurs techniques, mais ce n’est pas encore au point », note-t-elle, en rappelant que près d’un tiers de ces sondeurs n’ont en réalité fait « qu’un seul sondage ».

Si les meilleurs à ce chapitre ont été les sondeurs par téléphone automatisé, dit Mme Durand, un constat est clair : il faut aller vers des méthodes mixtes. « Une chose qui doit cesser, c’est d’identifier la probabilité de gagner d’un candidat ou de l’autre. Ça envoie un message contradictoire aux gens, comme quoi ils n’ont pas besoin d’aller voter. En 2016, c’est ce qui est arrivé avec Hillary Clinton », se souvient-elle.

L’impact du Trump shy voter

Considéré comme proche du Parti républicain, le sondeur Trafalgar est l’un des seuls à avoir prédit une lutte serrée entre Joe Biden et Donald Trump, ainsi que la défaite d’Hillary Clinton en 2016. Jeudi, dans le magazine Politico, son fondateur Robert Cahaly affirmait que « les gens vont être choqués » par le nombre d’électeurs « dormants » qui iront voter cette année, notamment pour les républicains.

Professeur de communication à l’American University, à Washington, W. Joseph Campbell, affirme que ce phénomène est à prendre en compte. « Le fait que les républicains ont surpassé les sondages dans plusieurs États, ça peut être en soi une preuve du Trump shy voter », avoue l’expert.

Il faudra déterminer l’impact de cette cohorte non identifiée, mais surtout, la profondeur de celle-ci. Le problème, c’est que les répondants ne diront pas non plus qu’ils ont menti, après coup.

W. Joseph Campbell, professeur à l’American University

Il rejette toutefois l’argument des sondeurs qui soutiennent que leurs chiffres ne sont pas des prédictions. « C’est selon moi une façon de se protéger de la critique. […] La réalité, c’est qu’il n’y a plus de méthodologie parfaite pour les sondages. Et l’industrie le sait depuis un bon moment », ajoute-t-il.

Pour d’autres, c’est en partie le côté partial des sondages qui malmène l’industrie. « Il y a cette rupture du lien de confiance dans le système. Les gens sentent que les sondeurs sont partisans, ce qui peut affecter leur volonté à bien y répondre », observe Lonna Atkeson, directrice du Center for the Study of Voting, Elections and Democracy à l’Université du Nouveau-Mexique. « Il y a du travail à faire de ce côté-là », conclut-elle.