(Vacaville) Lorsque Kim Nalley est rentrée chez elle, le 19 août dernier vers 21 h 30, elle a été frappée par la force du vent qui venait des montagnes. Mais l’horizon était à peine teinté de rouge, malgré les incendies de broussailles qui sévissaient plus loin dans la région depuis trois jours.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Rien d’inquiétant.

« Ça avait l’air vraiment très, très loin », raconte l’assistante dentaire à la retraite.

« Mais vers 22 h 30, quand j’ai voulu aller me coucher, mon mari m’a dit qu’on allait peut-être être évacués et de me préparer. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE NALLEY

Tim et Kim Nalley

Étonnée, elle a regardé dehors : le ciel avait totalement changé de couleur.

Il était devenu rouge.

Très rouge.

« Je me suis dit : “Oh, ce n’est pas bon.” »

La résidante de Quail Canyon, un secteur de Vacaville, à environ 120 kilomètres au nord-est de San Francisco, ne sait pas combien de temps elle a pris pour remplir sa voiture de biens auxquels elle tenait. Mais alors qu’elle effectuait son quatrième voyage, les flammes étaient visibles sur la colline tout juste derrière chez elle.

« Et là, tout était rouge vraiment partout. Ça s’est passé très, très vite. »

À minuit, sa maison était touchée par les flammes. Quelques heures plus tard, il n’en restait plus rien.

La maison des Nalley, avant et après

  • PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE NALLEY

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« Oui, j’ai tout perdu », raconte-t-elle en larmes. « Mais c’était juste des choses. J’ai encore tout ce qui compte. Mon mari, mes enfants, mes petits-enfants. »

La famille Nalley venait de faire partie des victimes des incendies du complexe LNU, ensemble de plus de 7718 brasiers déclenchés par des éclairs le 16 août dernier, à l’est et au nord de la célèbre vallée de Napa, et qui se résume ainsi : plus de 3 millions d’acres de terrain brûlés, 20 morts, et plus de 6000 éléments bâtis détruits ou endommagés.

« Ce terrain était couvert d’orangers »

Maylene Ripley fait aussi partie des sinistrés du LNU, à Vacaville.

Revenue depuis peu à une vie normale, après une grosse peur à la suite de l’hospitalisation de sa mère pour cause de COVID-19, Mme Ripley dormait le 19 août quand le téléphone a sonné. Il était 3 h en plein milieu de la nuit. « C’était une amie qui nous disait de quitter notre maison de toute urgence. »

Dehors, des sirènes de camions de pompiers résonnaient partout dans les collines.

Avec ses deux chiens, quelques vêtements et une brosse à dents, Mme Ripley a sauté dans sa voiture, mais elle s’est vite heurtée à un immense bouchon sur le chemin de Gibson Canyon, en bas de chez elle.

Des centaines de familles partant en même temps en ville, loin des broussailles en feu.

« Quand on est arrivés en ville, sur le sol, on aurait dit qu’il était tombé une petite neige », dit-elle. De la cendre venue de partout. Appel à sa fille. « On a besoin d’être hébergés. »

« Mais autour de chez elle aussi, il y avait des brasiers », dit Mme Ripley.

Le lendemain, une amie lui envoie un lien vers la vidéo d’une habitation en flammes. « Ça va mal dans ton coin, regarde ça. »

Ce que l’amie n’avait pas remarqué, c’était quelle demeure flambait sur la vidéo. « C’était chez moi », relate l’administratrice scolaire. Malaise, larmes, cœur brisé. « Il ne reste plus rien », dit la sinistrée.

La maison des Ripley, avant et après

  • PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET ZILLOW. COM

  • PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE NALLEY

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Le piano à queue, les meubles, les murs, le toit. La maison au creux d’une petite vallée, qui venait d’être vendue, y est passée.

« Tout ce terrain était couvert d’orangers, de mandariniers », raconte sa voisine, Linda Tipton, en montrant un terrain roussi, sec, nu.

Sa maison a, elle, été sauvée, notamment grâce aux efforts d’un autre voisin, Shawn Fisher. « Un héros ! Je lui ai offert un massage, car je ne peux pas le payer », raconte cette Californienne qui tient un spa, le 36 Oaks, au milieu d’une campagne normalement verdoyante.

« Les couples qui aiment avoir de l’intimité viennent ici », raconte-t-elle. Mais de la discrétion, il n’y en a plus. Les voisins et les passants voient tout. Tout l’aménagement paysager a été rasé.

« C’était vraiment sinistre », raconte de son côté Dana Fernandez, elle aussi de Gibson Canyon. « Il était 2 h 30 quand on a reçu un coup de fil nous disant de quitter la maison. Mais mon mari, un pompier à la retraite, a préféré qu’on reste. »

« Dehors, on entendait des explosions. » Des bonbonnes de propane. Il y avait des gens qui criaient et des voitures les unes derrière les autres dans la rue. Au lieu d’aller se jeter dans le bouchon, Mme Fernandez a pris le téléphone et appelé ses voisins pour les réveiller, les alerter. « Des braises énormes tombaient. » Tout était rouge partout.

« Ai-je eu peur ? Non. J’étais irritée. »

Même si elle avait voulu partir, ça n’aurait pas été possible. Un bout de chemin qu’elle parcourt normalement en 15 minutes en voiture est devenu infranchissable en moins de deux heures, explique-t-elle.

Songe-t-elle maintenant à déménager ?

« Pas question. On adore ça ici. »

Maisons brûlées… à vendre

Partout le long du chemin, on aperçoit des pancartes de maisons et de terrains à vendre. Les scènes sont parfois étranges : la maison a été anéantie ou le terrain est devenu tout gris.

Les incendies ont ralenti le marché immobilier, mais jusqu’à la mi-août, c’était en forte croissance, indique Matthew Thomas, agent immobilier dans la région. « Il y a une grande demande pour la campagne depuis la COVID-19. Les gens de San Francisco fuient la ville », dit-il.

Et partout autour de la baie de San Francisco, il y a des zones semi-rurales, où les habitations résidentielles s’accrochent aux flancs de collines de moins en moins boisées et de plus en plus asséchées par des étés de plus en plus chauds. Dans tout ce secteur de la Californie, la demande de logements est forte, les villes débordent et les prix y sont très élevés. La pression qui pousse le développement de secteurs résidentiels en banlieue de plus en plus éloignée, dans des zones à risque, est donc forte.

« Ça commence à coûter très cher d’assurances », ajoute Sukhi Fisher, résidante de Gibson Canyon évacuée en août, avec son fils de 3 ans et son bébé de 2 semaines. « Mais on ne veut pas partir », dit-elle. « Sauf que pour la prochaine fois, on sera mieux préparés. »

Des réserves d’eau, une génératrice, des extincteurs.

« C’est dommage », dit-elle, en regardant le paysage autour de sa maison perchée, d’où le point de vue est spectaculaire.

« Avant, c’était vraiment beau. »