Les experts en immigration s’attendaient à ce que l’administration Trump bouleverse ce secteur après son élection en 2016. L’ampleur du chaos qui a suivi les a abasourdis.

Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

Au centre de détention pour familles de Dilley, au Texas, à un peu plus d’une heure de route de la frontière mexicaine, des centaines de familles d’immigrants s’entassent dans des conditions de camp d’internement.

L’an dernier, un journaliste du magazine The Nation a dit s’être mis à pleurer lorsqu’il a commencé à écrire son article après avoir passé une journée à Dilley, le plus important centre de détention pour immigrants des États-Unis.

« Pratiquement chacune des 500 personnes que j’ai vues était malade », a-t-il écrit, décrivant « la misère humaine et la cruauté érigées en système ».

PHOTO ERIC GAY, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Centre de détention pour immigrants à Dilley, au Texas

MShay Fluharty, avocate spécialisée en droit de l’immigration pour Proyecto Dilley, un service juridique pro bono qui vient en aide aux immigrants au Texas, représente des familles qui sont détenues dans de nombreux cas depuis près d’un an au centre de détention.

« On voit des bouts de chou qui ont appris à marcher en prison, qui célèbrent leur anniversaire en prison », dit-elle.

Nous représentons un garçon de 13 ans qui a marqué une année complète en prison cet été. C’est du jamais vu.

MShay Fluharty

Les risques d’être infecté à la COVID-19 dans un de ces centres sont si grands qu’une récente décision juridique a affirmé que d’y être détenu était comparable au fait de vivre dans « une maison en feu ». Plusieurs membres du personnel du centre ont été déclarés positifs à la COVID-19.

« Le gouvernement ne fournit pas assez de tests, pas assez de désinfectant, pas de masques. Les conditions ne sont pas acceptables. Les familles détenues sont essentiellement des cibles qui attendent d’être frappées par la COVID-19. »

Administration la plus active

Avec l’élection surprise de Donald Trump, en 2016, les experts en immigration s’attendaient à un changement de politique de la part du gouvernement fédéral.

Sarah Pierce, analyste des politiques pour le Migration Policy Institute, groupe de réflexion non partisan de Washington, dit avoir été surprise par l’efficacité et la détermination de l’administration Trump à ce sujet depuis son arrivée à la Maison-Blanche.

« L’administration Trump a été la plus active au sujet de l’immigration de l’histoire des États-Unis. Trump a mis en place des centaines et des centaines de changements de façon unilatérale, sans rechercher l’approbation du Congrès », dit-elle, rappelant notamment l’interdiction d’entrée visant les ressortissants de pays à majorité musulmane, en janvier 2017.

Shay Fluharty, elle, dit avoir été surprise par le changement de ton au sein de l’appareil de l’État, et ce, dès le lendemain de l’élection de Trump.

« Du jour au lendemain, des officiels du gouvernement dont les valeurs morales et politiques concordent avec celles du président ont changé de ton, dit MFluharty. Leurs actions à l’égard des non-citoyens se sont durcies. Nous avons immédiatement vu l’impact sur le terrain. Ces gens constituent une minorité au sein du gouvernement, mais ils ont soudainement senti qu’ils avaient plus de pouvoir et se sont permis d’agir comme ils n’auraient jamais agi auparavant. »

Des familles déchirées

Les changements ont culminé à l’été 2018, avec la crise des séparations des familles. Cet été-là, des journalistes d’enquête ont rapporté que des milliers d’enfants étaient systématiquement séparés de force de leurs parents lors des appréhensions pour avoir franchi illégalement la frontière – une infraction considérée comme délit civil, et non criminel, pour un premier passage.

Les familles demeuraient séparées pendant des mois, voire plus d’un an. Des parents ont même été renvoyés dans leur pays d’origine, tandis que leurs enfants ont été confiés à des familles d’accueil sans que le gouvernement ait pris en note les informations nécessaires afin de pouvoir réunir les familles.

Devant le tollé provoqué par la séparation des familles, Donald Trump a signé à l’été 2018 une directive interdisant cette pratique. Aujourd’hui, des enfants sont encore détenus, mais ils sont détenus avec un parent.

Une situation qui pourrait être résolue si le gouvernement décidait de relâcher les familles après moins d’un mois de détention, comme il le faisait sous les administrations précédentes.

Détenir les familles est un choix et actuellement, le gouvernement fait le choix de garder les familles en prison indéfiniment et de se battre en cour, aux frais des contribuables, pour défendre sa politique.

MShay Fluharty, du service juridique Proyecto Dilley

« Ce que l’administration Trump fait est sans précédent », poursuit l’avocate spécialisée en droit de l’immigration.

Une autre des politiques implantées par l’administration Trump se nomme « Remain in Mexico » (« Restez au Mexique »). Elle consiste à envoyer les demandeurs d’asile dans le nord du Mexique pendant que leur demande d’asile est traitée. Les familles vivent ainsi entassées dans des camps, souvent dans des situations précaires et dangereuses, le nord du Mexique étant l’une des régions les plus dangereuses du monde. Au moins 35 000 personnes ont été tuées au Mexique en 2019, un record.

Ignorer la loi

MFluharty n’avait pas prévu non plus à quel point le gouvernement fédéral ignorerait sciemment les jugements des cours fédérales, comme ceux lui enjoignant de relâcher les familles.

« Comme avocat, on fonctionne avec cette idée que nous avons un État de droit. Que la cour a du pouvoir. Je ne m’attendais pas à ce que le gouvernement soit prêt à ignorer la loi à répétition. L’État de droit est la base de notre démocratie. Quand cette base est violée, cela cause du chaos et de l’incertitude, et a pour conséquence de rabaisser le travail de plusieurs personnes au sein du gouvernement qui croient en ce qu’elles font et qui travaillent de bonne foi. »

Une victoire de Joe Biden l’automne prochain signifierait-elle la fin des politiques de Trump sur l’immigration ? Pour Sarah Pierce, des changements surviendraient, mais une hypothétique administration Biden se retrouverait néanmoins avec une situation difficile sur les bras.

« Joe Biden veut faire des changements dans la façon dont sont traités les demandeurs d’asile. En même temps, il devrait faire attention de ne pas envoyer le message que le pays accepte tout le monde. Il ne voudra pas provoquer une vague d’arrivées massives à la frontière. »

En chiffres

8000 

Nombre approximatif de familles séparées par l’administration Trump avant l’été 2018, lorsque la pratique a été révélée, selon Amnistie internationale

163 

Nombre d’enfants actuellement détenus dans les centres d’immigration du Texas

137 

Durée moyenne de la détention des enfants actuellement détenus, en jours.